Noms et raisons sociales au fil du temps
- Verrerie de Fère-en-TardenoisNom d'UsagePériode : 1758-1784
Histoire
La Verrerie de Fère-en-Tardenois, établie en 1758 dans l’Aisne, illustre des ambitions industrielles déçues du XVIIIe siècle dans une petite ville française. Initiée par Nicolas Saaz Delahaye, ancien de la manufacture de Saint-Gobain, avec le soutien du duc d’Orléans, elle visait à supplanter une verrerie plus modeste (verrerie de la rue du Pont), et était implantée sur des terrains situés entre la grande rue et le chemin reliant la rue des Ribauds et le Calvaire (selon Moreau-Nélaton, Histoire de Fère-en-Tardenois, tome 2, p. 401). Produisant initialement des verres à vitres et des bouteilles, puis, à partir de 1767, des verres de table de style bohémien, des cristaux et de la gobeleterie, l’entreprise a été confrontée à une forte opposition locale, des dettes importantes et des gestions inefficaces, conduisant à sa fermeture vers 1784. Cet article s’appuie sur les pages 399 à 407 du tome 2 de l’Histoire de Fère-en-Tardenois d’Étienne Moreau-Nélaton, complétées par des sources sur le débauchage d’ouvriers en 1775, la mise en vente de la verrerie en 1781, la biographie de Louis Graux, et sa présence confirmée à Fère en 1777.
Contexte et fondation (1758)
En 1758, Jean Julien Nicolas Saaz Delahaye, dont la date de naissance est inconnue et décédé après 1769, marié à Marie Anne Sophie Le Camus (Geneanet, Nicolas Saaz Delahaye), représente une société soutenue par le duc d’Orléans pour établir une verrerie ambitieuse à Fère-en-Tardenois. Fort de son expérience à la manufacture de Saint-Gobain et plus tard directeur de la manufacture de glaces de Bourgogne (Persée), il choisit Fère pour supplanter une verrerie plus modeste. Le projet s’implante sur des terrains s’étendant de la grande rue (actuelle rue Carnot) au chemin menant de la rue des Ribauds au Calvaire (actuelle rue de la Verrerie). L’entrée de l’établissement se faisait à hauteur des numéros 55 ou 57 de l’actuelle rue Carnot. L’entreprise suscite une forte opposition des habitants, encouragés par leur curé et des notables locaux, tels qu’Alexandre Bedel (avocat), Denis-Joseph Duval (marchand tanneur) et Louis de Monvoiset (procureur du roi) (Moreau-Nélaton, p. 399). Le maire, Claude Bouresche, également régisseur du duc d’Orléans, soutient le projet par devoir, créant un fossé avec la municipalité.
Une lettre interceptée de Delahaye à un associé parisien, le sieur de Moulinot, révèle les tensions : Delahaye y décrit l’opposition menée par le curé et propose une attitude ferme pour imposer l’installation, notant l’arrivée de ses meubles comme un signe tangible du démarrage (p. 400). Malgré ces résistances, la verrerie est établie grâce à l’acquisition de bois des forêts de Nesles et Dôle et à des contrats pour l’extraction de terres à Suzy-en-Laonnois, nécessaires à la fabrication des creusets (p. 402). Le 12 décembre 1758, le duc d’Orléans obtient une extension de privilège par le Conseil d’État pour soutenir l’industrie.
Production et main-d’œuvre
La verrerie commence par produire des verres à vitres et des bouteilles, employant un personnel en partie allemand ou lorrain germanophone. Ces artisans s’intègrent localement par des mariages, comme celui d’André Iung (francisé en Lejeune) avec Anne-Marguerite Ponsart le 2 juillet 1758, ou de Jean Wilhelm Eppensteiner, devenu Jean Villemin (pp. 402-403). Georg Anton Sigwart, souffleur en 1776, est également mentionné comme employé. À partir du 6 août 1767, un nouveau privilège autorise la production de « verres de table connus sous le nom de verres de Bohême, des cristaux et de la gobeleterie », élargissant le répertoire à des produits plus raffinés (p. 407). Des objets tels que des bouteilles, burattes et bénitiers sont attribués à la manufacture (pp. 404, 407, Fig. 478-479).
Difficultés financières et changements de direction (1763-1777)
Dès juin 1763, la verrerie accumule 46 000 livres de dettes, principalement envers le duc d’Orléans et des marchands locaux (boulangers, bouchers, artisans). Louis-Laurent Dauvillié, principal bailleur de fonds, attribue l’échec à la mauvaise gestion et à des fours mal conçus (p. 403). En 1764, Denis Margueré prend la direction, mais abandonne en 1765 face aux dettes persistantes (p. 404). Le 26 mai 1766, les frères Louis et Jean-Baptiste Graux reprennent la gestion, sous la supervision d’Antoine Dumoulin, nouveau créancier après une saisie par le Parlement (p. 404). En 1767, René-Augustin Marigner, secrétaire du roi, reçoit un bail de neuf ans pour gérer la verrerie, et le duc d’Orléans lui accorde le privilège de fabriquer des verres de Bohême, cristaux et gobeleterie (p. 407). Les créanciers locaux acceptent un arrangement en 1768, recevant 10 000 livres sur six ans (p. 406).
Louis Graux, né à Saint-Gobain en 1734 et décédé à Meudon le 25 octobre 1800, est un gentilhomme verrier expérimenté. Avant Fère-en-Tardenois, il travaille à la verrerie de Tourlaville (Cherbourg) et à celle de Rouelles (Le Havre) en 1762. À Fère, il dirige la verrerie avec son frère Jean-Baptiste de 1766 à au moins 1777, comme en témoigne l’acte de baptême de sa fille, née de son épouse Anne Marthe Gresset, le 1er avril 1777 à Fère-en-Tardenois (Geneanet, acte de baptême). Il prend ensuite la direction de la verrerie de Bagneaux-sur-Loing de juin 1778 à mars 1781, puis retourne à Saint-Gobain jusqu’en 1792 (Inventaire Condorcet).
En 1774 ou 1775, les Graux débauchent des ouvriers de la manufacture de Saint-Gobain à Tourlaville (Cherbourg). Cette action, rapportée par Henry Havard (Les arts de l’ameublement. La verrerie, p. 30), entraîne une intervention de l’intendant Pelletier, qui fait emprisonner les ouvriers à Soissons pendant plus d’un an, malgré le désaveu du ministre Turgot. Les ouvriers sont finalement relâchés, et l’affaire n’a pas de suites graves (Moreau-Nélaton, p. 407). Cette même année 1774, signe que la nouvelle direction poursuit ses efforts de redressement, un verrier à vitres venant de la prestigieuse verrerie de Lettenbach (Saint-Quirin), Georg Anton Sigwart, est embauché pour compléter l’équipe. Mais il repart en 1777 ou 1778 pour Villers-Cotterêts.
Déclin et tentative de vente (1777-1784)
Après les Graux, dont la direction s’étend jusqu’en 1777 ou 1778, François André, un Allemand francisé, prend la direction, mais échoue à redresser l’entreprise (p. 407). En 1781, la verrerie est mise en vente, comme en témoignent deux annonces dans Annonces, affiches et avis divers. Le 26 février 1781, elle est estimée à 54 000 livres, avec une vente publique prévue le 8 mars devant les commissaires du Conseil, autorisée à être adjugée en dessous de l’estimation (Gallica, 26 février 1781). Le 26 avril 1781, une maison et la verrerie sont estimées à 56 000 livres, louées pour 3 000 livres (Gallica, 26 avril 1781). Ces tentatives de vente échouent, et, après la mort du sieur de Milleville en 1781, les créanciers tentent en vain de prolonger le privilège industriel (p. 407). La verrerie « vivote » encore quelques années, mais cesse d’exister vers 1784, avant la Révolution française.
Héritage
Les noms « rue de la Verrerie » et « impasse de la Verrerie » à Fère-en-Tardenois correspondent à l’emplacement de la verrerie de 1758, comme le montre le plan de Moreau-Nélaton (Fig. 498), et non à l’ancienne verrerie de la rue du Pont. Des objets, comme des bouteilles, burattes et bénitiers, sont attribués à la manufacture (pp. 404, 407, Fig. 478-479). Une étude des archives départementales de l’Aisne ou d’autres ouvrages d’histoire régionale pourrait clarifier d’autres aspects de cet éphémère établissement.
Sources
- Moreau-Nélaton, Étienne. Histoire de Fère-en-Tardenois, tome 2, pp. 398-407 (Persée).
- Havard, Henry. Les arts de l’ameublement. La verrerie, p. 30 (Gallica).
- Annonces, affiches et avis divers, 26 février 1781 (Gallica).
- Audrey Provost, Université de Tours, 26 avril 1781 (Gallica).
- Louis Graux, Inventaire Condorcet (Inventaire Condorcet).
- Acte de baptême, fille de Louis Graux et Anne Marthe Gresset, 1er avril 1777 (Geneanet).
- Jean Julien Nicolas Saaz Delahaye, généalogie (Geneanet).
- Généalogie Aisne (Généalogie Aisne).
- Archives de l’Aisne (Archives de l’Aisne).
- Bouteilles Anciennes (Bouteilles Anciennes).
Conclusion
La Verrerie de Fère-en-Tardenois reflète les ambitions et les limites des entreprises industrielles du XVIIIe siècle. Malgré des privilèges royaux, un personnel qualifié et une production diversifiée, elle succombe à des dettes, une opposition locale et des gestions inefficaces. La confirmation de la présence de Louis Graux à Fère en 1777, via l’acte de baptême de sa fille, précise la durée de sa direction, tandis que les sources sur le débauchage de 1775 et les tentatives de vente en 1781 soulignent les difficultés opérationnelles. L’intégration des artisans étrangers, comme André Iung et Jean Eppensteiner, reste un aspect marquant de son histoire. Pour approfondir, une consultation des archives nationales (R’ 990) ou départementales de l’Aisne serait nécessaire.
Personnalités Clés
Nicolas Saaz Delahaye (1724 - 1801)
Verriers Associés
George Antoine Sigwart (1725 - 1791)
Galerie d'Images
Fère-en-Tardenois - Rue Carnot (ancienne Grande Rue)
Sources
- Histoire de Fère-en-Tardenois par Étienne Moreau-Nélaton (Tome 2, 440 pages, 1911)