Verrerie de Wildenstein

Aussi connue sous : Kientzy, Griner père et fils - Kientzy, Griner et Dollander

Noms et raisons sociales au fil du temps

  • Kientzy, Griner père et filsRaison Sociale

    Aux alentours de 1850, après avoir vainement tenté de créer une nouvelle verrerie à une centaine de mètres du village, le long de la Thur, les familles Kientzy et Griner, déjà propriétaires de cinq parts au four, se rendent acquéreurs des cinq autres. En 1880, Dollander rejoint la société.

  • Kientzy, Griner et DollanderRaison Sociale

    Dernière période d'activité de la verrerie de Wildenstein.

Histoire

Au plus profond de la vallée de la Thur, là où les pentes des Vosges se resserrent, un village est né du feu et de la forêt. Wildenstein, plus qu'un simple lieu, fut pendant près de deux siècles une communauté vibrante, une micro-république industrielle fondée sur un savoir-faire ancestral : l'art du verre. Son histoire est celle d'une poignée de familles pionnières qui, à la recherche de la ressource essentielle à leur métier, le bois, ont transformé un vallon sauvage en un centre de production réputé. Cet article, rédigé en l'honneur des ancêtres verriers de la famille Hauer/Haour, retrace l'épopée de cette verrerie forestière. Il met en lumière le rôle de ces familles, notamment des frères Jean et Jean Werner Hauer, qui, par leur travail et leurs alliances, ont inscrit leur nom dans l'histoire de ce que l'on surnommait "la verrerie des Hug".

La genèse d'une verrerie forestière (1642-1700)

Le patrimoine mobile des "verriers de forêt"

Pour comprendre la naissance de Wildenstein, il faut d'abord saisir la nature même des verreries forestières des Vosges. Ces entreprises étaient littéralement "xylophages", dévoreuses de bois.1 Le bois n'était pas seulement le combustible des fours ; il était la matière première du salin (la potasse), un fondant indispensable obtenu par la lixiviation des cendres de hêtre et de fougère. La fabrication d'un kilogramme de verre pouvait nécessiter jusqu'à un mètre cube de bois.1 Cette dépendance dictait un mode de vie semi-nomade. Les verriers, organisés en dynasties familiales, s'installaient pour quelques décennies en lisière de forêt, puis, les ressources s'épuisant, pliaient bagage pour fonder un nouveau four plus loin.2 C'est dans ce contexte de migration perpétuelle que s'inscrit le parcours des futurs fondateurs de Wildenstein.

Les précurseurs : Glaserberg (1642) et Lucelle (1679)

Le voyage des familles Hug, Burrey et Schmidt, originaires de Suisse et de Forêt-Noire, ne commence pas en 1700.3 Leur présence est attestée dès 1642 à la verrerie du Glaserberg, près de Raedersdorf, où l'on retrouve Jacques et Pierre Hug.3 Vers 1660, la communauté se déplace à Ligsdorf, avant de franchir une étape décisive en 1679. Le 13 mai de cette année-là, l'abbé de Lucelle autorise Jean Gaspard Gressel, Jean Jacques Hug et Jean-Henri Hug, entre autres, à établir une verrerie sur ses terres.3

Pendant vingt ans, la verrerie de Lucelle prospère. Cependant, à la fin du siècle, l'épuisement des forêts avoisinantes et les "tracasseries continuelles de l'Abbé Tanner" poussent les maîtres verriers à chercher un nouvel eldorado forestier.3 Leur départ n'est pas une fuite désordonnée, mais une migration stratégique menée par des artisans expérimentés et des entrepreneurs avisés. Forts de leur réputation, ils se tournent vers la vallée de la Thur, un territoire encore vierge et riche en hêtres, sous la juridiction d'un autre puissant seigneur ecclésiastique : l'abbé de Murbach.

La fondation de Wildenstein (1699-1700)

La transition est méticuleusement préparée. Dès le 3 novembre 1699, Jean-Henri Hug, agissant en chef de file, rencontre le curé d'Oderen pour organiser l'administration des sacrements à la future communauté.3 Cet accord préliminaire souligne l'isolement du site, situé à deux heures de marche de l'église la plus proche, et la volonté des verriers de constituer d'emblée une société organisée.

L'acte fondateur, l'acensement, est signé le 6 juillet 1700.3 Accordé par l'abbé de Murbach, ce bail de 60 ans constitue la charte de la nouvelle colonie. Les signataires révèlent la hiérarchie initiale : Jean-Henri Hug, le leader, obtient quatre "places" au four ; François et Jean-Jacques Hug en reçoivent deux chacun ; Claude Burrey et Michel Schmidt, un "pot" chacun.3 Les conditions sont claires : une rente annuelle de 225 livres tournois, l'exploitation des forêts du Gerstbachrunz, l'obligation de n'employer que des catholiques, et le droit, après 60 ans, de défricher des terres pour l'agriculture. Ainsi naissait, derrière les ruines du château de Wildenstein, une "manufacture de verre" destinée à marquer durablement le paysage et les hommes.3

La verrerie est indiquée sur la carte de Cassini (vers 1750), sous le nom de "verrerie de Willestenstein", assez loin au nord des ruines du château du même nom. La carte témoigne de l'isolement de cette communauté du verre.

Verrerie de Willestenstein - Carte de Cassini (vers 1750)

La "Verrerie des Hug" : vie, alliances et hiérarchies au XVIIIe siècle

Une micro-république isolée

Loin d'être un simple site industriel, la "Glashütte", comme on l'appelait, se structure rapidement en une véritable micro-société.3 Elle fonctionne comme une "petite république sous la seigneurie de l'abbaye de Murbach", dotée de sa propre administration.3 Un prévôt ou maire, issu des rangs des maîtres verriers, gérait les affaires courantes, policières et fiscales. Tout au long du XVIIIe siècle, cette fonction est monopolisée par la famille Hug (Henri, Samuel, Theobald, Nicolas, Michel), qui détenait également la majorité des parts du four.3 Cette hégémonie valut rapidement à l'établissement son surnom : "la verrerie des Hug".

La vie quotidienne : entre le four et la ferme

La vie des verriers était double. Artisans d'élite devant la chaleur intense des fours, ils étaient aussi paysans et éleveurs pour assurer leur subsistance dans cette vallée isolée. Les inventaires après décès du début du XVIIIe siècle dépeignent cette réalité : les familles Hug, Burrey ou Walch possèdent des maisonnettes en bois, des étables abritant vaches, veaux, chevaux et surtout de nombreuses chèvres, ainsi que des prés et des jardins.3 Cette économie agro-pastorale était vitale. La communauté pourvoit également à son avenir en engageant un instituteur, Samuel Walch, attesté en 1770, signe d'une volonté de structuration sociale et de transmission.3

La vie religieuse, quant à elle, reste un point de tension. Le bail initial imposait le catholicisme et rattachait la communauté à la paroisse d'Oderen.3 Mais la distance (deux heures de marche) et le sentiment d'être des étrangers conduisent à des frictions. Les demandes pour construire une chapelle sur place en 1730 et 1770 sont refusées par l'abbaye.3 Les verriers se voient même attribuer un "coin des verriers" (Glasereck) dans le cimetière d'Oderen, marquant symboliquement leur statut à part.3

Focus : La fondation et l'intégration de la famille Hauer/Haour

C'est dans ce contexte que la famille Hauer (qui deviendra plus tard Haour) s'implante à Wildenstein. Mentionnée parmi les familles présentes dès les premières années du XVIIIe siècle 3, son histoire est celle d'une intégration réussie au sein de l'élite verrière, non pas par le nombre de parts au four, mais par la puissance des alliances matrimoniales. Dans une économie fermée où l'endogamie protégeait les secrets de fabrication 3, le mariage était un acte économique et politique.

Les Hauer, avec les frères Jean et Jean Werner, l'ont parfaitement compris. Deux unions scellent leur destin à celui de la verrerie :

  1. Anne Marie Haour épouse François Nicolas Hug, un membre du clan dominant.
  2. Surtout, Nicolas Hauer, fils de Jean Werner, épouse Anne Marie Hug, la propre fille de Jean-Henri Hug, cofondateur et premier maire de la verrerie.3

Ce second mariage est stratégique. Il ne s'agit pas d'une simple union, mais d'une cooptation au plus haut niveau. En devenant le gendre du patriarche, Nicolas Hauer intègre sa famille au cœur du pouvoir et de la légitimité de Wildenstein. Les Hauer/Haour ne sont plus de simples verriers ; ils font partie du cercle restreint qui détient les secrets et l'avenir de l'entreprise. Leur attachement profond à la communauté est prouvé par les faits : sur les 15 enfants des frères Jean et Jean Werner nés à Wildenstein, la quasi-totalité y passera sa vie, témoignant d'un enracinement solide et durable, forgé par le sang et le verre.

L'art et le commerce du verre

Le four et son artisanat

Le cœur battant de la communauté était la halle abritant le four à dix pots de fusion.3 Chaque pot, confectionné en terre réfractaire de Pfaffenheim, pouvait contenir environ 130 livres de matière, soit près de 25 litres de verre en fusion.3 Autour de cette fournaise, une hiérarchie précise d'artisans s'activait. Six "tiseurs" se relayaient pour alimenter le feu en bûches et contrôler la fusion.3 Devant les dix "ouvreaux", chaque "place" était tenue par un maître verrier et son aide, qui cueillaient le verre en fusion au bout de leur canne. Une dizaine de jeunes "porteurs" transportaient les objets fraîchement soufflés vers les fours à recuire.3 Les matières premières étaient sélectionnées avec soin : le sable commun venait du Hartmannswillerkopf, mais pour le verre blanc de qualité, on faisait venir du sable de Belleleux, près de Porrentruy en Suisse. Le manganèse, qui corrigeait la teinte verdâtre du verre, était importé de plus loin encore : il venait du Tyrol.3

L'évolution de la production

La gamme de produits de Wildenstein témoigne d'une remarquable adaptabilité. À l'origine, la production se concentrait sur des articles courants : verres à vitre ronds ("culs de bouteille"), gobelets, verres à pied et carafes.3 Rapidement, l'offre s'est diversifiée pour répondre à tous les besoins de la vie quotidienne et de l'artisanat local : salières, poids d'horloge, cylindres de verre pour les métiers à tisser, et même des cors des Alpes en verre pour les marcaires des hautes chaumes.3

Au début du XIXe siècle, la verrerie prend un virage industriel décisif en se lançant dans la fabrication de grosses bonbonnes et de dames-jeannes. Ces récipients étaient essentiels à l'usine de produits chimiques de Thann, fondée en 1808.3 Cette production spécialisée devint une marque de fabrique de Wildenstein.3 Des jeunes filles étaient même employées pour tresser la paille qui protégeait ces précieux et fragiles contenants, ajoutant une touche vivante à cette saga industrielle.3

Les réseaux commerciaux

La vente des produits se faisait via plusieurs canaux. Les clients importants, comme les viticulteurs alsaciens, les distillateurs de Fougerolles ou l'usine de Thann, étaient livrés directement par de grands chariots.3 Mais une grande partie de la production était écoulée par un réseau de marchands et de colporteurs. Ces derniers, leur hotte en osier remplie de verres et de bouteilles, parcouraient à pied les vallées et les villages, criant leur marchandise.3 L'écrivain F.A. Robischung, descendant de verriers, raconte comment son père faisait la démonstration de la solidité de ses bouteilles en les jetant au sol sans qu'elles ne se cassent, pour le plus grand plaisir des clients d'une auberge de Metzeral. Cette scène illustre la vitalité d'un commerce de proximité qui faisait la renommée de Wildenstein bien au-delà de sa vallée.3

Conflit, transformation et déclin (1736-1884)

Le conflit inévitable pour les ressources

La prospérité de la verrerie ne tarda pas à générer des tensions. En 1736, les villages voisins de Fellering, Oderen et Kruth, se sentant lésés dans leurs droits d'usage sur la forêt, intentèrent un procès pour exiger le "déguerpissement" pur et simple des verriers.3 Leurs griefs étaient multiples : la déforestation massive, l'importance du cheptel des verriers (près de 100 têtes de gros bétail et 300 chèvres en 1738) qui pâturait sur les terres communales, et leur statut privilégié d'exemptés d'impôts.3 Bien que les verriers aient gagné le procès en 1740, le conflit mettait en lumière la fragilité de leur modèle économique, entièrement dépendant d'une ressource forestière finie.

La Révolution et l'indépendance communale

La Révolution française bouleversa l'ordre établi. La tutelle de l'abbaye de Murbach disparut, et les verriers durent négocier leur place dans la nouvelle organisation administrative.3 S'ensuivit une longue bataille juridique contre les trois communes voisines qui revendiquaient la propriété des forêts et des pâturages. Les verriers, se considérant comme des citoyens français à part entière, luttèrent avec acharnement pour leur autonomie. Leur persévérance fut récompensée en 1821, lorsque Wildenstein fut enfin érigée en commune indépendante, dotée de son propre ban forestier de 717 hectares, calculé au prorata de ses 129 familles.3 C'était la consécration de près de 120 ans de lutte pour leur existence.

Ci-dessous le coeur du village de Wildenstein vers 1830, sur le cadastre napoléonien. On identifie à gauche l'église et sur la droite, les bâtiments de la verrerie.

Wildenstein - Plan cadastral du village (vers 1830)

Les dernières décennies : nouvelle direction et modernisation impossible

Au XIXe siècle, la propriété de la verrerie se consolide. Les familles Kientzy et Griner, devenues prépondérantes, rachètent progressivement toutes les parts et prennent la direction de l'entreprise sous la raison sociale "Kientzy-Griner père & fils".3 Conscients de la nécessité de se moderniser, ils projettent même de construire une nouvelle usine en 1847, mais les événements de 1848 mettent un terme au projet.3

Le déclin était cependant inéluctable. Trois facteurs condamnèrent la verrerie de Wildenstein : le coût du bois, devenu prohibitif face à la houille utilisée par les concurrents ; l'isolement de la vallée, dépourvue de voie ferrée pour le transport des marchandises ; et la concurrence écrasante des grandes usines modernes de Thuringe et de Lorraine.3 En 1884, après 184 ans d'existence, les feux des fours de Wildenstein s'éteignirent pour toujours. Les bâtiments furent démolis entre 1885 et 1887, ne laissant que le souvenir d'une aventure industrielle exceptionnelle.3

Focus : la diaspora Hauer/Haour, miroir de la Révolution Industrielle

L'histoire de la migration de la famille Hauer/Haour après la fermeture de Wildenstein est un puissant résumé de la révolution industrielle elle-même. Leur parcours illustre parfaitement la transition d'une économie artisanale et forestière à une économie industrielle et urbaine.

  1. Phase 1 (vers 1700-1750) : L'Âge d'Or Forestier. La famille s'établit et prospère à Wildenstein, au sein d'une communauté artisanale fonctionnant au bois, isolée mais autosuffisante.
  2. Phase 2 (milieu du XVIIIe siècle) : La Migration de Proximité. Devant le peu d'opportunités à Wildenstein, une partie de la famille, dont les ancêtres du demandeur, ne part pas à l'aventure. Elle se déplace vers d'autres verreries forestières actives dans la région, comme celles de Miellin et de Plancher-les-Mines en Haute-Saône.7 C'est une stratégie d'adaptation, une tentative de poursuivre le même mode de vie dans un lieu plus viable.
  3. Phase 3 (fin du XVIIIe siècle) : Le Saut vers l'Industrie Moderne. La dernière étape du voyage les mène à Givors, sur les bords du Rhône.7 Ce n'est plus un choix anodin. Givors est un grand centre industriel, connecté par le fleuve et le chemin de fer, où les verreries fonctionnent au charbon. Ce déménagement symbolise l'abandon du modèle de la verrerie forestière pour embrasser pleinement la nouvelle ère industrielle. La présence d'autres familles de Wildenstein et de Miellin, comme les Robichon ou les Bolot, qui y fondent d'importantes usines 10, montre que ces migrations se faisaient au sein de réseaux professionnels et familiaux solides.

Le périple de la famille Hauer/Haour, de la forêt vosgienne aux usines du Rhône, est donc bien plus qu'une anecdote familiale. C'est le reflet, à l'échelle humaine, d'une transformation économique et sociale qui a redessiné la France.

Conclusion : l'héritage impérissable de Wildenstein

Bien que les fours se soient tus depuis longtemps, l'héritage de la verrerie de Wildenstein est loin d'avoir disparu. Il survit à travers des traces physiques, des collections précieuses et une mémoire collective vivante. Le village lui-même, avec sa "Place de la Verrerie" (Hüttenplatz) et l'ancienne auberge des verriers devenue l'Hôtel-restaurant "Zur Forelle", témoigne de ce passé.3 Des noms de famille des fondateurs, comme Hug, Burrey et Überall, résonnent encore aujourd'hui dans la vallée.3

Le trésor le plus tangible de cette histoire est conservé au Musée Serret de Saint-Amarin. Ses collections abritent une section spécifiquement dédiée à la "verrerie de Wildenstein : production et technique".11 On peut y admirer des bouteilles gravées à la roue, des verres moulés et d'autres objets qui sont les produits concrets du labeur de ces artisans.3 Ces pièces offrent une connexion directe et émouvante avec le savoir-faire de ces hommes et de ces femmes.

Enfin, la flamme de la mémoire est entretenue avec passion par l'Association des Amis des Verriers de Wildenstein. Créée en 1999, elle œuvre à travers ses recherches, ses publications et ses expositions à préserver et à transmettre cette fantastique aventure humaine et technique.13

L'histoire de la verrerie de Wildenstein et de ses familles, au premier rang desquelles les Hauer/Haour, est un puissant testament de la résilience, de l'ingéniosité et de la capacité d'adaptation face aux grands bouleversements de l'Histoire. Le feu des fours s'est éteint, mais celui de leur mémoire continue de briller dans le souvenir de leurs descendants.

Personnalités Clés

Jean Henri Hug (1651 - 1711)

Prévôt / Maire de verrerie1706 - 1711

Verriers Associés

Joseph Hug (1692 - 1778)

Ouvrier verrierenv. 1710

Galerie d'Images

Verrerie de Wildenstein - Kientzy Griner et Dollander (vers 1880)

Verrerie de Wildenstein - Kientzy Griner et Dollander (vers 1880)

Wildenstein - Plan cadastral du village (vers 1830)

Wildenstein - Plan cadastral du village (vers 1830)

Verrerie de Willestenstein - Carte de Cassini (vers 1750)

Verrerie de Willestenstein - Carte de Cassini (vers 1750)

À Découvrir Aussi