Noms et raisons sociales au fil du temps
- Verrerie de DecizeNom d'UsagePériode : 1785 - vers 1795
A l'origine, la verrerie est dite "de Decize" car son site dépend du faubourg Saint-Privé-lès-Decize. Rapidement, ce nom ne sera plus utilisé dans les actes civils.
- Verrerie de Saint-Léger-des-VignesNom d'UsagePériode : 1785-1840
- Verrerie GodardNom d'UsagePériode : env. 1823 à 1840
Lorsque la fille de Michel Denis Gourdel de Loches reprend possession de la verrerie, en 1823, l'établissement prend le surnom de Verrerie Godard, du nom de Mme Gourdel de Loches épouse de François Godard, avocat à la cour de cassation, puis de Esmène Godard, leur fils et héritier à partir de 1831.
Histoire
Introduction : la correction d'une erreur historiographique.
L'histoire industrielle du Nivernais, riche et complexe, recèle des récits qui, transmis au fil des générations, ont parfois fini par s'éloigner de la réalité documentaire. C'est le cas de la première verrerie de Saint-Léger-des-Vignes, dont l'origine a longtemps été fixée par une tradition tenace. La thèse admise jusqu'à présent, relayée par diverses publications et synthèses historiques, attribue la fondation de cet établissement en 1725 au gentilhomme verrier Bernard de Borniol, qui aurait obtenu des lettres patentes du roi Louis XV.1 Cette version des faits ancre l'entreprise dans l'imaginaire de l'Ancien Régime, celui des manufactures royales nées d'un privilège et portées par le savoir-faire ancestral de grandes dynasties d'artisans nobles.
Cependant, un examen critique des sources et la mise en lumière de documents décisifs imposent une révision fondamentale de cette chronologie. Le présent article se propose de réfuter cette thèse et d'établir que la verrerie de Saint-Léger-des-Vignes fut en réalité fondée non en 1725, mais à partir de novembre 1785 ; non par un artisan noble mû par une tradition familiale, mais à l'initiative d'une entité capitaliste moderne, la Compagnie des houillères de Decize, et concrétisée par un entrepreneur audacieux, Michel Denis Gourdel (ou Gourdet) de Loche(s).
Notre démarche vise à démontrer que cette verrerie n'est pas un vestige de l'artisanat d'Ancien Régime, mais une manifestation précoce et exemplaire de la Révolution industrielle en Nivernais. Sa création ne répond pas à une logique de prestige ou de concurrence artisanale, mais à une synergie stratégique entre l'extraction d'une nouvelle source d'énergie, le charbon de terre, et une industrie fortement consommatrice d'énergie, la verrerie de bouteilles. En croisant les archives des concessions minières, les registres paroissiaux, les données démographiques et les archives judiciaires, nous retracerons la véritable genèse de cette entreprise pionnière, depuis sa conception à la veille de la Révolution jusqu'à sa fermeture en 1840, replaçant ainsi son histoire dans le grand mouvement de transformation économique qui a façonné la France contemporaine.
Déconstruction du mythe : la piste Borniol (1725), une impasse historique
Avant d'établir la véritable origine de la verrerie, il est indispensable de déconstruire méthodiquement le récit qui a prévalu jusqu'ici. L'analyse de la thèse de la fondation par Bernard de Borniol en 1725 révèle qu'elle repose sur une confusion d'événements, une tradition locale non critiquée et, surtout, une absence criante de preuves archivistiques directes.
Les origines et la persistance d'une légende locale
La thèse attribuant la fondation de la verrerie à Bernard de Borniol en 1725 est principalement véhiculée par des sources secondaires et des synthèses locales, comme l'article de la plateforme collaborative Genièvre.net.1 Ces textes, bien que précieux pour la conservation de la mémoire locale, présentent un récit qui, à l'examen, manque de fondement documentaire solide. Ils mentionnent bien une demande d'autorisation par Borniol en 1724 et l'octroi de lettres patentes en 1725, mais sans jamais apporter la preuve de l'existence et du fonctionnement effectif d'un tel établissement à Saint-Léger-des-Vignes à cette période.
La persistance de ce mythe fondateur peut s'expliquer par l'attrait d'un passé prestigieux. Le récit d'une fondation par un "gentilhomme verrier" 3, issu d'une lignée d'artisans nobles et bénéficiant d'un privilège royal, est narrativement plus séduisant que la création, plus anonyme et pragmatique, par une compagnie minière. Cette version ancre l'histoire industrielle de la commune dans la tradition valorisée de l'artisanat d'art de l'Ancien Régime, incarnée par les grandes familles de verriers, plutôt que dans les réalités, parfois plus prosaïques, du capitalisme industriel naissant. Il est fort probable que le souvenir du projet avorté de Borniol dans les années 1720 ait été, au fil du temps, amalgamé avec la création effective d'une autre usine, soixante ans plus tard, créant ainsi une continuité historique flatteuse mais erronée.
Le véritable projet de Bernard de Borniol : concurrence à Nevers, renoncement à Decize
Pour comprendre la confusion, il faut retracer le parcours réel de Bernard de Borniol. Né à Nevers en 1674 1, il est issu d'une illustre famille de maîtres verriers d'origine italienne, les Bormioli, dont le nom fut francisé en Borniol.4 Ces artisans, venus d'Altare, près de Savone, avaient importé en France le savoir-faire "façon de Venise".7
Le contexte de son projet à Decize est révélé par une source clé sur les manufactures nivernaises.4 Après le décès de son oncle, le maître verrier Michel Castellan, en 1721, la direction de la grande verrerie de Nevers est assurée par sa veuve, Marie Gentil. Bernard de Borniol, son neveu, travaille un temps avec elle avant de la quitter "pour lui faire concurrence et créer une verrerie à Decize".4 C'est donc bien dans un contexte de rivalité familiale et commerciale qu'il obtient l'autorisation du duc le 8 juillet 1724, puis des lettres patentes royales le 29 mai 1725, pour établir une manufacture de "Verreries et Cristaux" à "Desize".1
Cependant, tout indique que ce projet n'a jamais abouti. Les archives suggèrent que la concurrence fut fatale à la verrerie de Nevers, dirigée par sa tante, qui fit faillite en 1726. Il est hautement probable que Bernard de Borniol ait alors abandonné son projet à Decize pour reprendre les rênes de l'établissement familial de Nevers, plus prestigieux et mieux établi.4 Le projet de 1725 n'était donc pas une fondation à Saint-Léger-des-Vignes, mais une tentative de création d'une verrerie concurrente à Decize, qui fut abandonnée avant même d'avoir vu le jour.
L'argument du silence : l’absence de preuves documentaires pour 1725
La preuve la plus tangible de l'inexistence d'une verrerie fonctionnelle à Saint-Léger-des-Vignes en 1725 réside dans le silence des archives. Une recherche approfondie dans les fonds d'archives nationaux et départementaux ne révèle aucune trace de documents qui auraient mentionné la création d’un tel établissement à cette date.10 De même, les registres paroissiaux de la commune de Saint-Léger-des-Vignes, qui s'étendent de 1686 à 1780, ne contiennent aucune mention d'une activité verrière, ni l'arrivée de familles de verriers dont les noms, souvent d'origine italienne, germanique ou lorraine, sont pourtant caractéristiques.16 Ce silence contraste de manière frappante avec l'apparition de noms de verriers dans les registres de Decize dès 1786, puis à Saint-Léger un peu avant 1789.
En définitive, la thèse de la fondation en 1725 par Bernard de Borniol ne résiste pas à l'analyse critique. Elle confond un projet avorté à Decize avec une réalisation industrielle bien plus tardive à Saint-Léger-des-Vignes. Les deux entreprises sont distinctes par leur date, leur fondateur, leur logique économique et leur source d'énergie, comme le résume le tableau suivant.
La véritable genèse : une fille du charbon et de l'esprit d'entreprise (c. 1785)
La véritable histoire de la verrerie de Saint-Léger-des-Vignes commence non pas dans les arcanes des privilèges d'Ancien Régime, mais dans le creuset de la première Révolution industrielle. Sa naissance est indissociable de la montée en puissance d'une nouvelle source d'énergie, le charbon de terre, et de la rencontre entre la stratégie d'une grande compagnie capitaliste et l'audace d'un entrepreneur local.
Le contexte stratégique : la révolution du charbon de terre dans la verrerie française
Le XVIIIe siècle est marqué par une transition énergétique fondamentale pour l'industrie du verre en France. Traditionnellement, les verreries étaient des établissements forestiers, implantés au cœur des massifs boisés pour garantir leur approvisionnement en combustible.19 Cependant, la pression croissante sur les ressources forestières, due notamment à l'expansion de la métallurgie, rendait le bois de plus en plus rare et coûteux. Face à cette contrainte, le charbon de terre, ou houille, s'est imposé comme une alternative décisive.20
Cette mutation technologique a eu des conséquences profondes. L'utilisation de la houille, bien que nécessitant des fours adaptés, permettait une production de masse et à moindre coût, particulièrement pour des articles “simples” comme la bouteille en "verre noir".20 Cette production répondait à une demande exponentielle, tirée par l'essor du commerce des vins et spiritueux.20 En conséquence, la géographie verrière s'est transformée : les nouvelles usines ne s'implantaient plus en forêt, mais à proximité directe des bassins houillers ou des voies navigables qui en assuraient le transport.20 La création de la verrerie de Saint-Léger-des-Vignes, au cœur du bassin minier de Decize, s'inscrit parfaitement dans cette nouvelle logique industrielle.
Un montage industriel et financier complexe : de la mine à la verrerie
Pour comprendre la genèse de la verrerie, il faut en démêler le montage capitalistique, typique de la fin de l'Ancien Régime. L'impulsion initiale du projet vient bien de la Compagnie des houillères de Decize. Un arrêt du Conseil du Roi du 13 mai 1780 accorde une concession exclusive pour l'exploitation des mines à la société Pinet et Gounot.26 Cette concession est rapidement rétrocédée, en 1782, à un groupe de financiers parisiens mené par le Trésorier général de la Marine, Claude Baudard de Saint-James (né 6 mai 1738 à Angers, décédé le 3 juillet 1787 à Paris), associé aux frères Périer, pionniers de la machine à vapeur.26 La compagnie houillère de Decize opère alors sous la raison sociale “Périer et Cie”. Pour valoriser leur charbon, ces derniers obtiennent en 1785 une autorisation royale pour "construire une verrerie et une faïencerie [...] à condition de n'employer que du charbon de terre".26
Un arrêt de la cour de cassation de 1845 54, confirmé par un autre arrêt en 1853 55, révèle que le projet était en réalité une société en participation. Michel Denis Gourdel de Loche, "ancien avocat au parlement et conseiller du Roy", y était associé dès l'origine pour une part de deux cinquièmes, aux côtés de Baudard de Saint-James et de Perrin (une déformation de Périer). C'est lui qui va concrétiser le projet. Un acte notarié, passé à Decize le 1er novembre 1785, stipule que "M. Gourdel de Loche, de Paris, fait construire une verrerie au lieu de la Charbonnière, paroisse de Saint-Léger". Il est l'associé-gérant, l'homme qui pilote le projet sur le terrain. Cet acte est la véritable pierre fondatrice de l'établissement.
La preuve de la mise en œuvre rapide du projet nous est fournie par un acte de baptême du 3 décembre 1786 dans les registres de Decize. Ce jour-là est baptisée Marie Anne Adélaïde, fille de François Piéton, qualifié de "premier inspecteur de la verrerie Royalle [sic] de Décize". Le parrain n'est autre que Michel Denis Gourdet de Loche, qui est explicitement désigné comme "propriétaire de la verrerie Royalle [sic] de Décize paroisse de Saint-Léger". Cet acte capital prouve que l'encadrement de l'usine était en place et l'usine probablement achevée dès la fin de 1786.
La chute de l'associé principal, Baudard de Saint-James, fut aussi brutale que son ascension. Déclarée le 2 février 1787, sa faillite laissa un passif colossal de 20 millions de livres. Ruiné et déshonoré, le financier ne survécut pas à sa déchéance. Il décéda quelques mois plus tard, le 3 juillet 1787, à l'âge de 49 ans 53. Les sources de l'époque évoquent un homme "anéanti" par l'effondrement de son empire, une fin tragique qui laissa M. de Loche et ses héritiers seuls propriétaires de fait de l'entreprise, mais dans une situation juridique et financière précaire qui marquera toute l'histoire de la verrerie.
L’explosion démographique : confirmation d'une implantation réussie
La fondation précoce de la verrerie est confirmée par les données démographiques. Les relevés de population de Saint-Léger-des-Vignes montrent une stabilité relative jusqu'à la fin des années 1780. Le relevé de 1789 dénombre 100 "feux", soit environ 500 habitants. Quatre ans plus tard, en l'an II de la République (1793), la population a bondi à 850 habitants, soit une augmentation de 70%.30 Une telle explosion démographique en si peu de temps ne peut s'expliquer que par l'implantation d'une grande entreprise et l'arrivée massive de dizaines d'ouvriers qualifiés et de leurs familles, attirés par ce nouveau pôle d'emploi. La toponymie vient corroborer cette origine industrielle. Le premier site de la verrerie était connu sous le nom de "La Charbonnière" 17, un nom qui témoigne de manière éloquente de sa dépendance fondamentale et de sa proximité avec l'industrie du charbon, sa véritable raison d'être.
Vie, travail et déclin de la Verrerie de la Charbonnière (c. 1786-1840)
Fondée à l'aube d'une ère nouvelle, la verrerie de la Charbonnière a traversé une des périodes les plus tumultueuses de l'histoire de France. Son existence, de la fin de l'Ancien Régime à la Monarchie de Juillet, illustre les défis, les transformations sociales et les crises économiques qui ont marqué la première industrialisation française.
Le recrutement d'une main-d'œuvre d'élite
La verrerie de la Charbonnière n'était pas une simple entreprise locale ; elle était un pôle d'attraction pour une main-d'œuvre hautement qualifiée venue de toute la France. L'acte de baptême du 24 septembre 1787 d'un enfant de verrier à "la verrerie de la Charbonnière lez Decize" est à ce titre révélateur. Le père, Jean Pierrée, est originaire de Lorraine, et la mère, Marie Souter, d'Alsace, deux des plus grands foyers verriers du royaume. Le parrain, Joseph Piotin, est "fondeur à la dite Verrerie", un poste technique clé.
Cette migration de savoir-faire est confirmée par de nombreux autres cas. On note une filière de recrutement particulièrement active depuis la Manufacture Royale de la Margeride (Védrines-Saint-Loup, Cantal), une autre grande verrerie, mais forestière celle-ci. Les familles Pierrée ou Pierret, Valter, et même Jean Baptiste Studer, fils du directeur de la Margeride, viennent s'installer à Saint-Léger. Des liens existent aussi avec la verrerie de Givors, près de Lyon. Cette capacité à attirer des artisans d'élite, souvent issus de dynasties de verriers, témoigne du prestige et des opportunités offertes par la nouvelle manufacture nivernaise, qui combinait un combustible bon marché à une forte demande pour ses productions.
Une industrie dans la tourmente (1789-1815)
La Révolution française a profondément affecté la structure et le fonctionnement de l'entreprise. Le décès à Paris de l'un des fondateurs, Michel Denis Gourdel de Loche, fin 1789 ou au tout début de 1790, a ouvert une période d'incertitude pour la propriété de l'usine. Parallèlement, la concession minière, partenaire stratégique de la verrerie, fut placée sous séquestre après l'émigration de son nouveau détenteur, M. de Mallevault, en 1794, et gérée comme un bien national.31
Sur le plan social, la Révolution a bouleversé le statut des travailleurs du verre. La loi Le Chapelier du 14 juin 1791, en abolissant les corporations, a mis fin au statut privilégié de "gentilhomme verrier".3 Les verriers de Saint-Léger, qu'ils soient issus d'anciennes familles nobles ou de simples artisans, devinrent des ouvriers industriels, soumis aux nouvelles lois du marché du travail. Leurs anciennes communautés de métier furent dissoutes et toute "coalition" pour défendre leurs intérêts fut désormais interdite, les exposant directement au pouvoir patronal ou étatique.35
La période napoléonienne a introduit une autre contrainte majeure : la conscription. Les levées en masse successives pour alimenter les armées de l'Empire ont eu un impact considérable sur les industries nécessitant une main-d'œuvre hautement qualifiée.38 La verrerie, qui dépendait du savoir-faire irremplaçable de ses souffleurs, a sans doute souffert du départ de ses artisans les plus expérimentés, affectant la production et la délicate chaîne de transmission des compétences. Cette hémorragie de talents était un défi commun à l'ensemble de l'industrie française sous l'Empire.
Au cœur de la halle : hommes, techniques et production
L'organisation du travail au sein de la verrerie suivait une hiérarchie stricte, dictée par les exigences du four. Au sommet se trouvait le maître verrier, ou souffleur, qui façonnait le verre en fusion. Il était assisté de plusieurs aides, les "cueilleurs", souvent de jeunes apprentis surnommés "gamins", et les "grands garçons", chargés de prélever la paraison dans le four.41 Des postes techniques essentiels étaient occupés par le "fondeur", comme Joseph Piotin, qui maîtrisait la composition et la fusion du verre , et le "tiseur", comme Jean Haour, responsable de l'alimentation constante du four à charbon.41
La vie quotidienne de ces ouvriers était entièrement rythmée par l'usine. Dès sa fondation, des logements furent construits pour les employés et leurs familles, préfigurant les cités ouvrières du XIXe siècle.30 Les conditions de travail étaient rudes : journées de douze heures, chaleur écrasante des fours, risques d'accidents et précarité de l'emploi étaient le lot commun de cette première génération d'ouvriers industriels.43
Contrairement aux anciennes verreries nivernaises spécialisées dans le verre d'art, la production de la Charbonnière était résolument utilitaire. L'usine s'était spécialisée dans la fabrication de bouteilles 1, un produit de masse parfaitement adapté à la production industrielle au charbon. Ce choix stratégique répondait à la demande croissante du marché des vins de la Loire, alors en pleine expansion.46 Le transport des millions de bouteilles produites était assuré par la Loire, puis par le Canal du Nivernais. Inauguré par tronçons avant son achèvement complet en 1843, ce canal, dont le point de départ se situe à Saint-Léger-des-Vignes, constituait une artère économique vitale, connectant directement l'usine à ses marchés et à ses sources d'approvisionnement.49
La saga familiale des Gourdel-Godard et la fermeture de 1840
Loin d'être une simple succession de directeurs, la gestion de la verrerie après la Révolution s'articule autour d'une véritable saga familiale, révélée par des arrêts de la cour de cassation. Ces documents capitaux nous apprennent que la famille Godard, qui dirige l'établissement à sa fermeture, est directement liée au fondateur. En effet, la "dame Godard" est identifiée comme la fille et héritière de Michel Denis Gourdel de Loches, Julie Marthe Thérèse.
Cette continuité familiale éclaire d'un jour nouveau l'histoire de l'entreprise. Après la faillite de ses associés et son propre décès vers 1789-1790, la succession de Gourdel de Loches s'avère complexe. Ses enfants, d'abord renonçant à la succession, finissent par l'accepter. Sa fille, devenue Madame Godard, doit alors se battre en justice pour faire reconnaître ses droits sur les deux cinquièmes de la verrerie qui appartenaient à son père. Elle y parvient en 1824 et rachète ensuite les trois autres cinquièmes, devenant ainsi l'unique propriétaire.
La gestion de l'usine est complexe. En 1817, un bail est accordé aux sieurs Gounot et Mozer, qui deviennent fermiers de l'établissement. Ils s'engagent à y faire d'importants travaux, ce qui atteste de l'activité continue du site mais aussi de son besoin de modernisation.
La fermeture en novembre 1840 n'est donc pas un simple échec industriel, mais l'aboutissement d'une situation complexe. L'obsolescence de l'outil de production, la concurrence de la nouvelle verrerie moderne créée en 1838 par Pierre Antoine Mozer 52, et une crise économique nationale naissante (qui culminera avec le krach de 1847) se sont conjuguées à un enchevêtrement de dettes et à une situation juridique et financière fragile, héritée de la faillite initiale et des litiges qui ont suivi. La faillite finale de la société Mozer et Godard en 1840 sonne le glas de la première verrerie de Saint-Léger, après plus de cinquante ans d'une histoire riche et mouvementée.
Conclusion : un symbole de la première révolution industrielle en Nivernais
L'analyse croisée des sources documentaires, démographiques et judiciaires permet de rétablir la vérité historique sur les origines de la première verrerie de Saint-Léger-des-Vignes. Loin d'être l'héritière d'un projet de gentilhomme verrier de 1725, elle est une création de 1785-1786, née de l'initiative de la Compagnie des houillères de Decize et concrétisée par l'entrepreneur Michel Denis Gourdel de Loche. La thèse de la fondation par Bernard de Borniol repose sur une confusion avec un projet concurrent avorté et ne trouve aucun appui dans les archives. À l'inverse, la fondation en 1785 est solidement étayée par l'autorisation royale, l'acte notarié de construction, les actes de baptême de 1786 et 1787, et l'explosion démographique qui a suivi.
Cette rectification n'est pas anecdotique. Elle change radicalement la place de cet établissement dans l'histoire économique. La verrerie de Saint-Léger n'est plus un simple atelier d'Ancien Régime, mais un exemple précoce et remarquable de la nouvelle logique industrielle qui allait transformer le XIXe siècle. Elle incarne la synergie fondamentale entre la ressource énergétique (le charbon), le capital (les financiers et entrepreneurs), la technologie (le four à houille) et la logistique (la voie d'eau), qui constitue l'ADN de la Révolution industrielle. Elle est le témoin des profondes mutations sociales de son temps, de la fin des privilèges des gentilshommes verriers à la naissance d'un prolétariat industriel vivant au rythme de l'usine.
La fermeture de l'établissement de la Charbonnière en 1840, due à la conjoncture économique et à son obsolescence, ne marque cependant pas la fin de l'histoire verrière à Saint-Léger. La création d'une seconde verrerie plus moderne dès 1838 sur les bords de la Loire 1 témoigne de la vitalité et de la capacité d'adaptation de ce territoire industriel. Elle ouvre un nouveau chapitre, celui d'une industrie qui, ayant fait ses premières armes à l'âge du charbon et de la Révolution, était prête à affronter les défis de la grande industrialisation du XIXe siècle.
Personnalités Clés
Michel Denis Gourdel de Loches (1735 - 1789)
Verriers Associés
Joseph Haour (1787 - 1833)
Galerie d'Images
Saint-Léger-les-Vignes - Les Verreries (1909)