Verrerie de Lucelle

Histoire

Nichée aux confins de l'Alsace et du Jura suisse, la verrerie de Lucelle connut une existence brève mais significative, opérant durant les deux dernières décennies du XVIIe siècle, d'environ 1679 à 1700. Son histoire, bien que courte, est emblématique des défis et des dynamiques des verreries forestières de l'époque, mêlant savoir-faire artisanal, impératifs économiques et un contexte géopolitique complexe.

Un écrin forestier aux influences multiples

L'implantation de la verrerie de Lucelle ne doit rien au hasard. Elle se situe sur les terres de l'abbaye cistercienne de Lucelle (Lützel), un monastère au riche passé, fondé au XIIe siècle. Historiquement, le territoire de l'abbaye jouissait d'une certaine autonomie, mais se trouvait à un carrefour d'influences. Au XVIIe siècle, le Sundgau alsacien, dont fait partie la région de Lucelle, était passé sous souveraineté française suite aux traités de Westphalie (1648), et le comté de Ferrette, dont les forêts du Glaserberg virent naître les fondateurs de la verrerie, fut octroyé au Cardinal Mazarin en 1659.

Ainsi, bien que la verrerie fût établie sur les terres d'une abbaye aux racines suisses et relevant de l'évêché de Bâle pour le spirituel, elle opérait dans une sphère d'influence française croissante. L'autorité de l'Intendant d'Alsace, représentant du roi de France, s'exerçait notamment en matière fiscale, comme en témoigne un épisode de 1684 où les verriers durent négocier pour éviter une augmentation de la taxe royale. Cette dualité, entre la tutelle abbatiale directe et la souveraineté française englobante, caractérise le cadre géopolitique singulier de Lucelle.

La genèse d'une entreprise (1679)

C'est le 13 mai 1679 que l'abbé de Lucelle accorda l'autorisation formelle de créer une verrerie. Le bail, d'une durée de vingt-cinq ans, fut concédé à un groupe de maîtres verriers expérimentés, tous issus des forêts du Glaserberg dans le comté de Ferrette : Jean Gaspard Gressel (dont le nom sera plus tard francisé en Grésely), Jean Jacques Hug, Jean Frölicher ou Fröliger, Jean Henri Hug, Henri Frölicher, ainsi que le fils de ce dernier.

Le contrat stipulait des conditions précises. Les verriers devaient pratiquer la religion catholique, s'acquitter de la dîme et d'une redevance annuelle (300 livres tournois, portée à 450 durant les cinq dernières années). Ils étaient autorisés à construire la verrerie et leurs habitations à leurs frais, en exploitant le bois avec soin, sur un emplacement désigné "à proximité du Filtzbrunnen", dans la forêt du Largwald, au nord-ouest de Lucelle, entre les routes de Winkel et de Charmoille, en direction de Morimont. En retour de droits de pâture pour les chevaux des marchands de verre, ils devaient fournir annuellement 1000 "belles vitres" à l'abbaye, une clause révélatrice du principal type de production.

Production et vie à la verrerie forestière

La mention explicite de la livraison de "belles vitres" indique clairement que la production de verre plat (verre à vitre) était une activité centrale, sinon la principale, de la verrerie de Lucelle. Ce produit était essentiel pour les constructions de l'époque, améliorant le confort et l'éclairage des habitations et des édifices. Il est probable, comme c'était courant dans les verreries forestières (Waldglashütten), que l'établissement ait également produit du verre creux commun – gobelets, bouteilles, flacons – qualifiés de "chétifs verres grossiers" par les verriers eux-mêmes dans une supplique de 1684, probablement pour minimiser leur imposition.

La vie à la verrerie était communautaire et exigeante. D'autres maîtres verriers rejoignirent rapidement les fondateurs, tels que Claude Burrey (venu de Savoie et époux de Marie Robischung, une famille de verriers renommée), Thomas Sigwart (un nom illustre dans les verreries de la Forêt-Noire voisine), Georges Hug, et Samuel Schmidt (originaire de Hanauwald près de St. Blasien). Des liens matrimoniaux se tissèrent, comme en témoigne le second mariage de Samuel Schmidt avec Madeleine Hug, ou celui d'Aldaric Burrey avec Verona Hug. Jean Henri Hug, l'un des cofondateurs, diversifia même ses activités en devenant aubergiste à la verrerie en 1691.

Défis, tensions et déclin

L'existence de la verrerie ne fut pas un long fleuve tranquille. Outre la tentative d'augmentation de la taxe royale en 1684, les relations avec l'abbé de Lucelle, Dom Gaspard Tanner, se dégradèrent considérablement dans les années 1690. L'abbé accusait les verriers de surexploiter les forêts ("il faudra attaquer nos coquins de verriers qui gâtent formellement tous nos bois"), allant jusqu'à souhaiter les "chasser à coups de bâton". Ces conflits menèrent à des condamnations et à des amendes pour les verriers.

Plusieurs facteurs convergèrent vers la fin de l'activité aux alentours de l'année 1700 :

  • L'épuisement probable des ressources en bois à proximité immédiate, un problème récurrent pour les verreries forestières.
  • Les tensions persistantes avec l'abbé Tanner, qui se décrivait lui-même comme n'étant "chicaneur" que pour de "puissantes raisons".
  • L'approche de l'augmentation de la redevance annuelle pour les cinq dernières années du bail (il avait été renouvelé le 24 juin 1692 pour trois années seulement, "à Claude Borret, originaire de Savoie et actuellement à la verrerie").
  • Une "inconciliable disgrâce" dans laquelle les verriers étaient tombés.

La diaspora des verriers et l'héritage de Lucelle

Face à ces difficultés, la plupart des familles de verriers quittèrent Lucelle avant même l'échéance formelle du bail. Dès 1699, Jean Jacques Hug, Jean Henri Hug, François Hug (époux de Cunégonde Raspiller, issue de la verrerie de Lobschez), et Claude Burrey (qui était également aubergiste) obtinrent un contrat avec l'abbé de Murbach pour fonder une nouvelle verrerie à Wildenstein, dans le massif vosgien alsacien.

D'autres suivirent des chemins différents. Au deuxième semestre 1699, seuls Samuel Schmidt et Thomas Hug étaient encore enregistrés à Lucelle, et leur présence est attestée dans la région jusqu'en 1710. Le destin ultérieur des familles Gressel (Grésely), Frölicher (qui semblent avoir quitté l'entreprise assez tôt), et des autres Hug ou Schmidt de Lucelle s'inscrit dans la mobilité caractéristique des artisans verriers, qui essaimaient leur savoir-faire au gré des opportunités et des fermetures de sites.

Traces dans le paysage

Après le départ des verriers, le site originel de la verrerie de Lucelle fut abandonné à l'agriculture. Dès mars 1700, l'enclos fut loué comme pâturage. La localisation de cet établissement initial, d'après les termes du bail de 1679, se situerait dans le Largwald, au nord de l'abbaye de Lucelle, à proximité d'un lieu-dit "Filtzbrunnen", dans une zone forestière délimitée par les anciennes routes menant à Winkel (au nord), Charmoille (à l'ouest) et en direction de Morimont (au nord-ouest). Cette interprétation est corroborée par l'analyse de l'époque qui situait la verrerie "dans le Largwald au nord-ouest de Lucelle".

Des documents postérieurs mentionnent également "un terrain de la verrerie situé entre Lucelle et le ban de Larg (Oberlag)", Oberlag étant une localité alsacienne au nord-ouest de Lucelle, ce qui conforte cette orientation géographique générale pour les activités liées à la verrerie.

Un lieu-dit "Les Verreries" existe encore aujourd'hui à environ deux kilomètres au nord de l'abbaye de Lucelle, sur la route menant à Winkel, et pourrait correspondre au site principal ou à une extension.

Quant aux vestiges archéologiques du site principal, aucune fouille d'envergure n'a été signalée. Les verreries forestières laissaient souvent peu de traces spectaculaires : quelques fondations en pierre des fours ou des habitations, des amas de scories de verre, ou des tessons. Le sol forestier et les réaménagements agricoles ultérieurs ont pu masquer ou effacer la plupart des indices matériels. Seule une investigation archéologique ciblée sur la zone du Largwald, guidée par les indices toponymiques et les descriptions anciennes, pourrait révéler les secrets encore enfouis de la verrerie de Lucelle.

Conclusion

La verrerie de Lucelle, malgré sa courte existence d'une vingtaine d'années, illustre la vie intense et précaire des communautés verrières forestières du XVIIe siècle. Prise entre les contraintes d'approvisionnement en combustible, les exigences seigneuriales (abbatiales et royales), et les dynamiques familiales propres à ce métier itinérant, elle a néanmoins joué son rôle dans la chaîne de transmission des savoir-faire. Si sa flamme s'est éteinte rapidement, les artisans qu'elle a formés ou accueillis ont continué à porter l'art du verre dans d'autres établissements, notamment à Wildenstein, marquant ainsi, à leur échelle, l'histoire industrielle de la région.

Personnalités Clés

Verriers Associés

Jean Henri Hug (1651 - 1711)

Maître verrier1679 - 1699

Sources

  • La verrerie de Lucelle par Antoine Stenger (“Saisons d’Alsace” n°99, mars 1988, pp. 68-70.)

À Découvrir Aussi