Verrerie de la Margeride

Aussi connue sous : Manufacture royale de verre de la Margeride

Noms et raisons sociales au fil du temps

  • Manufacture royale de verre de la MargerideNom d'Usage
    Période : 1769-1792

    Dès son origine, la verrerie a été autorisée par ordonnance royale et a porté le titre de "royale". En 1792, avec la chute de la Monarchie, la production de verrerie a été abandonnée au profit d'une usine de salpêtre.

Histoire

Introduction : une utopie industrielle en terre sauvage.

Au cœur du XVIIIe siècle, siècle des Lumières et de l'Encyclopédie, un projet industriel d'une ambition démesurée vit le jour dans l'un des territoires les plus reculés et les plus rudes du royaume de France. La création de la Manufacture Royale de verre de la Margeride en 1769, sur la commune actuelle de Védrines-Saint-Loup, représente un paradoxe saisissant : l'implantation d'une utopie rationaliste et capitaliste, portée par de « riches et influents » personnages parisiens, sur une « croupe montagneuse et froide... peu propice à l'implantation humaine » [1]. L'histoire de cette verrerie est celle d'un choc des mondes. Elle incarne la tension fondamentale de la fin de l'Ancien Régime, où la foi dans le progrès scientifique et la rationalité économique, personnifiée par son premier directeur, le savant Paul Bosc d'Antic, se heurte aux réalités immuables d'une géographie hostile et aux structures d'une société encore profondément ancrée dans ses traditions.

Le projet naquit de la rencontre entre le capital spéculatif parisien et les privilèges d'une aristocratie endettée, transformant une forêt quasi vierge en un complexe industriel dont les bâtiments furent « construits à grand frais et avec luxe » [1]. Pourtant, cette entreprise fulgurante, qui en quelques années devint un centre de production et une communauté ouvrière autarcique, « ne survécut pas à la tourmente révolutionnaire » [1]. Son existence éphémère, d'à peine plus de deux décennies, laissa derrière elle des archives précieuses, quelques traces ténues sur le sol granitique de la Margeride, et un héritage matériel aussi magnifique que tragique : des verres d'une grande pureté, mais atteints d'une instabilité chimique qui les condamne à une lente et poétique dégradation [2]. L'histoire de la verrerie de la Margeride est donc celle d'un rêve de verre, brillant et fragile, un microcosme des ambitions, des contradictions et, finalement, de l'échec d'une certaine vision du progrès à la veille de la Révolution.

Cet article s'inspire très fortement du magnifique ouvrage Pays de Saint-Flour : la Margeride, une manufacture royale de verre au XVIIIe siècle (Védrines-Saint-Loup, Cantal) édité par le Service de l'Inventaire du Patrimoine. Cet essai historique très complet est un véritable bijou.

La Margeride, une terre de vocation verrière

Un écrin de granit et de forêts

Pour saisir l'essence de la manufacture, il faut d'abord comprendre la terre qui l'a accueillie. Le massif de la Margeride est un ensemble de montagnes et de plateaux aux confins de l'Auvergne et du Gévaudan, s'étendant sur les actuels départements du Cantal, la Haute-Loire et la Lozère [1]. C'est un pays de haute altitude, marqué par des sommets comme le Mont-Mouchet (1465 m) et le Signal de Randon (1551 m), et structuré par les cours de l'Allier à l'est et de la Truyère à l'ouest [1].

Plus que sa géographie, c'est sa géologie qui lui confère son unité et sa vocation. Appartenant à l'ancienne chaîne hercynienne, la Margeride se distingue par son socle primitif de granit, presque entièrement préservé, formant une sorte d'« île de granit dans une mer de basalte » [4]. Cette roche unique est la clé de tout. Sous l'effet de l'érosion, elle se désagrège en une arène sableuse claire, source de silice, tandis que ses filons recèlent un quartz d'une grande pureté, s'apparentant au cristal de roche [1]. À cette richesse minérale s'ajoutent des forêts denses, jadis de chênes puis de pins et de sapins, fournissant le combustible indispensable et la matière première pour la potasse, ainsi qu'un réseau hydrographique abondant pour actionner les moulins [1].

L'étymologie même des lieux porte la mémoire de cette richesse. Le nom « Margeride » pourrait dériver du latin margarita, la perle, en référence aux petites nacres trouvées dans certains ruisseaux, ou, plus probablement, du celtique mar-garric, la « grande chênaie », témoignant de son ancien couvert forestier [1]. Plus directement encore, les toponymes Védrines et Védrinette, où s'implanta la manufacture, proviennent très certainement du latin vitrina, qui signifie « atelier de verrerie », suggérant une tradition verrière profondément enracinée [1].

Pourtant, cette terre de ressources était aussi une terre de contraintes. Son isolement était proverbial, qualifiée de « cul de sac » par l'intendant Monthyon au XVIIIe siècle [1]. Le relief accidenté et le climat rude, avec des hivers longs et neigeux paralysant les communications parfois jusqu'en mai, constituaient des obstacles permanents au transport et à une activité continue [1]. La géographie de la Margeride fut ainsi un arbitre implacable de l'histoire de la verrerie : elle lui offrit les moyens de sa création mais posa les barrières qui contribuèrent à sa chute.

Des gentilshommes verriers aux premiers ateliers

La manufacture royale de 1769 ne surgit pas ex nihilo. Elle s'est greffée sur une tradition verrière régionale, certes modeste, mais ancienne et socialement singulière. La première mention écrite d'une telle activité remonte à 1491, lorsque « Louis et Bertrand de Margeride, gentilshommes verriers », sont cités comme témoins [4]. Ces « gentilshommes-verriers » constituaient une particularité de la société d'Ancien Régime. L'art du verre était l'un des rares métiers manuels qu'un noble pouvait exercer sans « déroger », c'est-à-dire sans perdre son statut et ses privilèges, notamment fiscaux [5].

Au fil des siècles, de petits ateliers familiaux essaiment dans la région. Au XVIe siècle, des familles comme les Brun, Reynaud et Babins, certaines originaires du Dauphiné, s'installent sur le versant de la Haute-Loire [1]. Ces artisans formaient des communautés soudées, gardant jalousement leurs secrets de fabrication et transmettant leur savoir de père en fils. Beaucoup embrassèrent la Réforme protestante, ce qui leur valut des persécutions après la Révocation de l'édit de Nantes [1].

Un autre exemple notable de cette activité préexistante est la verrerie de Sermet. Fondée en 1743, elle était le fruit d'une association entre François Boyer, un roturier fermier général, et le noble Jean François de la Roque, sieur d’Arbousse, une pratique pourtant interdite par les règlements de l'époque. Pour leur campagne de production débutant en octobre 1744, ils recrutèrent plusieurs verriers, dont les frères et gentilshommes Louis Duverny, sieur du Chambon, et Laurent Duverny, sieur de la Védrine. Le premier était payé 300 livres pour fabriquer des verres, tandis que le second recevait 250 livres pour une production journalière de 350 verres communs.

Cette tradition verrière locale est également illustrée par d'autres établissements, comme la verrerie active au XVIIIe siècle au Château de Chamblard, sur la commune de La Besseyre-Saint-Mary. L'histoire de la région est aussi marquée par des figures comme le gentilhomme verrier Laurent du Verny de la Védrines. Avant son mariage en 1764, il résidait à la verrerie du Bois Noir, sur la commune de Desges. Son destin fut tragiquement mêlé à celui de la tristement célèbre Bête du Gévaudan. Le 12 février 1765, alors qu'il résidait à Nozeyrolles, il tira sur la Bête près de sa verrerie et la blessa, laissant des traces de sang sur la neige. Cette blessure aurait été identifiée plus tard sur la dépouille de l'animal tué par Jean Chastel. Son implication personnelle devint encore plus poignante lorsque sa nièce, Rose Duverny, fut tuée par la Bête le 29 avril 1767.

Avant l'arrivée des investisseurs parisiens, la production auvergnate se limitait à de la « gobeleterie utilitaire en modestes quantités », sans commune mesure avec le prestige et l'influence des grandes manufactures de Lorraine, du Lyonnais ou de Normandie [1]. Néanmoins, cette présence séculaire avait créé un écosystème de savoir-faire. La connaissance des ressources locales, des techniques de fusion du verre de fougère et de la gestion des fours en milieu forestier existait. Les financiers de 1769 n'achetaient donc pas seulement une forêt et des droits seigneuriaux ; ils investissaient, consciemment ou non, dans un territoire au potentiel artisanal latent, attendant le capital et l'organisation à grande échelle pour être pleinement exploité.

La genèse du projet : argent, pouvoir et forêts (1762-1769)

Les dettes d'un grand seigneur

L'impulsion initiale de la création de la manufacture ne fut pas une vision industrielle, mais une urgence financière. Le propriétaire des immenses forêts de la Margeride était Nicolas-François-Julie de La Tour d'Auvergne d'Apchier, un grand seigneur apparenté au duc de Bouillon, maréchal de camp et familier de la cour de Versailles [1]. Menant un train de vie fastueux à Paris, il était « criblé de dettes » [1]. Ses terres reculées d'Auvergne, qu'il ne fréquentait guère, devinrent sa principale source de liquidités.

En 1762, il conclut une transaction massive avec l'un de ses créanciers, Michel Simon, receveur général des Domaines. Il lui vendit « cent mille pieds d'arbres sapins » pour la somme colossale d'un million de livres, dont 600 000 servirent à compenser directement une partie de sa dette. Une seconde vente de 25 000 arbres suivit peu après [1]. Ce processus de liquidation des actifs forestiers culmina en 1768. Après un litige avec les exploitants, La Tour d'Auvergne signa un accord radical : en échange d'une rente annuelle et viagère de 20 000 livres, il concéda un bail de trente-six ans sur la quasi-totalité de ses terres, autorisant explicitement les preneurs à y construire « des moulins [...], verreries et tout autres fours et fourneaux » [1]. C'est cet acte, motivé par l'endettement aristocratique, qui ouvrit légalement la porte à la création de la manufacture.

L'entrée en scène des financiers

Les acquéreurs n'étaient pas des entrepreneurs locaux, mais un consortium d'investisseurs parisiens bien connectés au pouvoir et à la finance royale. Michel Simon céda rapidement ses droits à des prête-noms, Jaunard et Péan de Saint-Gilles (entrepreneur général des fournitures de la marine du roi), qui agissaient en réalité pour le compte d'un personnage bien plus influent : Bourgevin de Morville, trésorier général des maréchaussées de France et probable autre créancier du comte [1]. La compagnie s'élargit ensuite pour inclure d'autres financiers et hauts fonctionnaires, tels que Claude-Marc-Antoine Varenne de Béost, receveur général des finances de Bretagne, qui devint l'un des actionnaires les plus actifs [1].

Leur logique était celle d'un capitalisme extractif. La première phase de leur entreprise, dès 1764, fut une exploitation forestière intensive, mobilisant « 300 ouvriers » et « plus de 2000 voitures » pour abattre les sapins, les scier en planches et les expédier vers Paris via la rivière Allier [1]. La verrerie n'était, dans cette optique, qu'une étape ultérieure, une manière de valoriser les ressources restantes — le bois de moindre qualité et les déchets de coupe — en les transformant en un produit à forte valeur ajoutée : le verre. La manufacture était donc le fruit d'une spéculation sur les ressources naturelles d'une province reculée par une élite financière centralisée à Paris.

L'obtention des lettres patentes (1769)

Pour légitimer leur projet, les investisseurs devaient obtenir une autorisation royale, un arrêt du Conseil d'État de 1723 interdisant la création de nouvelles « bouches à feu » (forges, verreries) dans les forêts sans lettres patentes [1]. La démarche fut menée par Varenne de Béost, qui adressa une supplique au Conseil du Roi. Ce document est un chef-d'œuvre de lobbying, utilisant des arguments sociaux pour servir des intérêts privés. Il y dresse un tableau volontairement noirci et exagéré de la situation en Margeride, décrivant une région où « les hommes languissent dans la plus grande misère », où « l'agriculture [est] abandonnée, et la circulation de l'argent nulle » [1].

Face à cette prétendue désolation, il présente la création d'une grande manufacture comme une œuvre de salut public, la seule capable d'apporter l'aisance à la population. Il sollicite ainsi l'autorisation d'établir une « Verrerie de six fourneaux » pour y fabriquer une gamme complète de produits verriers [1]. Le stratagème fonctionna. Le 28 novembre 1769, le Conseil d'État accorda les lettres patentes, conférant à la manufacture le titre de « royale » et les privilèges associés : exemptions de taxes sur les produits et protection pour sa main-d'œuvre, notamment les ouvriers étrangers, exemptés de milice et de corvées [1]. Le projet commercial était désormais paré des atours d'une mission civilisatrice voulue par le roi.

Portrait d'un savant des Lumières : Paul Bosc d'Antic

Paul Bosc naît le 8 juillet 1726 à Pierre-Ségade, dans l'actuel département du Tarn, au sein d'une famille protestante modeste [6]. Dans une France où l'Édit de Nantes est révoqué, ses parents le font baptiser dans la foi catholique pour lui assurer un état civil officiel, mais il restera fidèle à ses racines huguenotes [6]. Doté d'une intelligence vive, il entame des études de médecine à Montpellier puis à Nîmes en 1745.7 C'est là qu'il rencontre le pasteur Paul Rabaut, qui décèle en lui un grand potentiel et l'oriente vers la carrière pastorale [6].

En 1747, il rejoint le séminaire protestant de Lausanne en Suisse, où il est officiellement consacré pasteur le 3 octobre 1751 [7]. Durant cette période, il utilise des pseudonymes comme Forès ou Dantik pour échapper aux persécutions et s'affilie à la franc-maçonnerie [6]. De retour à Paris, il peine à subsister et, grâce à des contacts au sein de l'ambassade de Hollande, il part aux Pays-Bas pour obtenir un diplôme de médecin à l'université de Harderwijk, où il soutient sa thèse le 12 avril 1753 [7].

De retour à Paris, Bosc d'Antic se détourne peu à peu de sa vocation pastorale pour se plonger dans les sciences, sa véritable passion. Il fréquente l'Académie des Sciences, où il se fait remarquer par des savants comme l'abbé Nollet et Réaumur, qui l'initient à l'art de la verrerie [6]. Aspirant à l'indépendance financière, il met à profit ses connaissances en chimie et ses réseaux protestants et francs-maçons pour se faire engager en 1756 comme directeur scientifique de la prestigieuse Manufacture royale des glaces de Saint-Gobain [1,6].

Son passage à Saint-Gobain est cependant tumultueux. En conflit avec la direction, qui lui reproche son incompétence supposée et ses expériences jugées trop coûteuses et hasardeuses, il quitte l'entreprise en 1758 au terme de longs procès [1,6]. Loin de se décourager, il tente de lancer ses propres affaires, créant successivement une verrerie à Rouelles, près de Langres, puis une autre à Servin, dans le Doubs. Ces deux entreprises se soldent par des échecs rapides [1,6]. Il dirige également un temps la manufacture de faïence d'Aprey avec ses beaux-frères [1].

Malgré ces revers, sa réputation de chimiste et de savant compétent demeure. Auteur de plusieurs mémoires scientifiques, il incarne l'esprit encyclopédique de son temps [7]. C'est donc un homme complexe, à la fois brillant et controversé, animé par un désir de revanche et une foi inébranlable dans le progrès scientifique, qui accepte en 1769 de prendre la direction de la nouvelle manufacture de la Margeride [1,6]. Sa carrière post-Margeride inclut une mission en Angleterre pour le gouvernement français [1]. Il rassemble et publie ses nombreux mémoires en 1780 dans un ouvrage en deux volumes [1]. Il s'éteint à Paris le 4 avril 1784, laissant derrière lui l'héritage d'un esprit brillant mais d'un industriel malheureux [7].

L’ère Bosc d'Antic : l'ambition des Lumières et la chute (1769-1773)

Un savant à la tête de l'usine

Pour diriger leur ambitieuse entreprise, les associés firent appel à un homme qui incarnait l'esprit scientifique et encyclopédique de son temps : Paul Bosc d'Antic. Personnage complexe et brillant, il était le symbole même des forces et des faiblesses de l'intellectuel des Lumières confronté au monde de la production [1]. Né protestant dans le Tarn, son parcours fut pour le moins éclectique : il étudia la médecine en Hollande, fut consacré pasteur à Lausanne, devint franc-maçon et se passionna pour la chimie et les sciences naturelles [7].

Son expérience dans la verrerie était réelle, mais entachée d'échecs. Il avait été directeur scientifique de la prestigieuse Manufacture royale des glaces de Saint-Gobain, mais en était parti après de vifs conflits, accusé d'incompétence, d'expériences coûteuses et de tentatives brouillonnes [1]. D'autres entreprises verrières qu'il avait lancées à Rouelles et à Servin avaient été de courte durée [1]. C'est donc un homme en quête de revanche, « plein d'énergie et d'intentions », qui arriva en Margeride, déterminé à y créer une verrerie modèle et à faire oublier ses « désillusions » passées [1].

L'édification d'un phalanstère du verre

Sous sa direction, le site de la Margeride se transforma à une vitesse stupéfiante. Avant même la réception des lettres patentes, les travaux de construction battaient leur plein à l'été 1769 [1]. Un vaste complexe industriel sortit de terre, avec des bâtiments en maçonnerie pour les écuries, les magasins et les logements, et d'immenses halles en bois pour abriter les fours. L'ancien château médiéval fut rénové pour servir de logement aux directeurs [1].

Mais la vision de Bosc d'Antic dépassait la simple production. Son projet le plus cher était la création d'une « école gratuite de chimie » au sein même de la manufacture. Il présenta ce projet à la Société des sciences de Clermont-Ferrand en 1771, arguant que la verrerie, avec ses fours et ses creusets, constituait un « laboratoire monté » idéal pour instruire la jeunesse et diffuser les « lumières » de la science en Auvergne [1]. Il prévoyait même de loger les étudiants dans une auberge construite à cet effet. Bien que salué, ce rêve académique ne vit jamais le jour, victime de l'isolement extrême du site et du manque de candidats [1]. Il révèle cependant la nature profonde de Bosc d'Antic : il concevait la Margeride moins comme une entreprise commerciale que comme sa plateforme personnelle d'expérimentation et de rayonnement scientifique.

Les raisons d'un échec annoncé (1773)

Après seulement quatre années d'une activité frénétique, la manufacture fit faillite. L'effondrement fut provoqué par une combinaison fatale de la mauvaise gestion de son directeur, d'erreurs techniques fondamentales et de difficultés financières insurmontables. Bosc d'Antic, ce « savant touche-à-tout » [1], s'était dispersé dans une multitude de recherches annexes : il rédigeait des mémoires sur la « fausse émeraude d'Auvergne », analysait les eaux thermales de Chaudes-Aigues ou s'inquiétait des maladies bovines, négligeant la gestion quotidienne de l'usine [1].

Cette distraction eut des conséquences techniques désastreuses. L'ingénieur Monnet, en visite sur le site en 1773, porta un jugement sans appel : Bosc d'Antic avait fait construire le four principal avec une « pierre graniteuse remplie de schiste et schoerl », un matériau qui, loin de résister à la chaleur, était « très disposée à entrer en fusion ». Le four était donc destiné à « couler », une erreur impardonnable pour un chimiste [1]. Bosc d'Antic reconnut lui-même plus tard que les cendres du bois local « n'étai[en]t pas bonne[s] pour faire du bon et beau verre » [1].

La situation financière devint rapidement intenable. L'entreprise était à court de trésorerie, et les conflits éclatèrent entre le directeur et ses associés, qu'il accusa d'« opérations ténébreuses » [1]. Les créanciers, du notaire local à l'expert chargé de lever les plans, intentèrent des procès pour recouvrer leurs impayés [1]. À l'été 1773, l'aventure prit fin. Bosc d'Antic quitta ses fonctions, les fours s'éteignirent et le personnel fut renvoyé. Le savant mourut à Paris en 1784, « pratiquement ruiné », laissant derrière lui le champ de ruines de son ambition [7]. Son échec est celui de l'hubris des Lumières : la croyance que le génie théorique peut triompher sans le pragmatisme de l'exécution et la rigueur de la gestion.

La seconde vie de la verrerie : prospérité et coup d'arrêt révolutionnaire (1776-1792)

Le redressement sous Buffault et Bourboulon

Après trois ans de sommeil, la manufacture fut ranimée. Le 4 septembre 1776, une adjudication permit à de nouveaux entrepreneurs de prendre les rênes : Jean-Baptiste Buffault, un autre receveur général, et Antoine Bourboulon, un officier de la maison d'Artois, bientôt rejoints par Lefèvre, entrepreneur des bâtiments du roi [1]. Cette nouvelle équipe, plus pragmatique, hérita d'un outil de production considérable. Ils trouvèrent sur place des « installations toutes prêtes », avec des fours encore intacts et des bâtiments achevés, legs de la coûteuse frénésie de construction de l'ère Bosc d'Antic [1].

Sous leur direction, la verrerie connut une période de relative prospérité. La production atteignit un volume impressionnant, de « quatre-vingt-dix à cent mille livres de verres ordinaires » fabriqués annuellement [1]. Les produits de cette période sont décrits comme étant de « belle qualité technique », témoignant d'une maîtrise du processus de fabrication [4].

Désenclaver la Margeride

Le succès de cette seconde phase reposa sur la résolution du problème qui avait miné la première : l'isolement. Conscients que la production ne valait rien sans débouchés, les nouveaux directeurs firent du désenclavement leur priorité. Confrontés à « l'état d'abandon pitoyable » des chemins, Bourboulon multiplia les requêtes auprès de l'intendant d'Auvergne [1].

Plus encore, la compagnie décida de financer elle-même les travaux. Entre 1779 et 1784, elle fit construire des routes carrossables essentielles pour relier la manufacture à Brioude (pour l'expédition par voie fluviale), à Saint-Flour et à la grande route du Languedoc [1]. Cet investissement stratégique dans les infrastructures fut la clé de leur réussite commerciale. Il ouvrit à la verrerie les marchés du Haut-Languedoc, de Lyon, du Forez et de Paris, assurant un écoulement régulier de sa production [1].

La tourmente révolutionnaire

L'apogée de la manufacture fut de courte durée. Sa fin ne fut pas le résultat d'une faillite économique, mais d'un choc politique extérieur : la Révolution française. En août 1792, la France, en guerre contre l'Autriche, avait un besoin criant de poudre à canon. Or, l'un des composants essentiels de la poudre est le salpêtre (nitrate de potassium), un sel que l'on pouvait extraire des mêmes matières premières que le « salin » (la potasse) utilisé pour le verre [1].

La manufacture fut donc réquisitionnée pour « l'extraction de ce sel vengeur et libérateur » [1]. La production de verre cessa brutalement. Le régisseur de l'époque, Jean-Baptiste Roche, décrivit un « abominable vandalisme » qui avait ruiné le bel établissement : les matières premières furent saisies, les ouvriers renvoyés, et l'exploitation de la forêt suspendue [1]. En 1795, la forêt fut même déclarée bien national [1].

Après la Révolution, les frères Buffault tentèrent de relancer l'activité entre 1806 et 1809, mais en vain. Le coup de grâce fut porté par la Restauration. En 1816, dans le cadre de la politique de restitution des biens aux émigrés, le gouvernement décida de rendre les terres de la Margeride aux héritiers de La Tour d'Auvergne, scellant définitivement le sort du site industriel [1]. L'histoire de la verrerie royale était terminée, parfaitement encadrée par les régimes politiques qui l'ont vue naître et mourir. Elle fut un pur produit de l'Ancien Régime, de ses privilèges et de sa finance, et une victime directe des priorités militaires et des bouleversements légaux de la Révolution.

Les derniers soubresauts : les tentatives de relance à Colany et Chamblard

La fermeture de la manufacture royale ne mit cependant pas un terme définitif à l'activité verrière dans le massif. Au début du XIXe siècle, une première tentative de relance eut lieu à Colany-sur-Desges, dans le département voisin de la Haute-Loire [1]. Par la suite, vers 1824, l'activité fut transférée au château de Chamblard, alors propriété de M. de Buffand, gérant de la Banque de France [9]. Son gendre, le général Cubières, vendit plus tard l'établissement à M. Bretonne de la Valette [9]. Cependant, cette dernière entreprise fut de courte durée. Les forêts environnantes, déjà intensivement exploitées, ne suffirent plus à alimenter les fours gourmands en combustible, contraignant la verrerie du Chamblard à cesser ses activités et à éteindre ses feux pour toujours en 1834 [1].

Au cœur de la Manufacture : une société industrielle en miniature

L'anatomie du site

L'analyse des archives, notamment un « État des biens de la Margeride » de 1804 et le plan cadastral de 1839, permet de reconstituer l'ampleur et l'organisation de ce complexe industriel qui s'étendait sur plus de 5 600 m² de surface couverte [1]. L'ensemble était agencé de manière rationnelle autour d'une vaste cour centrale facilitant la circulation des hommes et des matériaux. Trois immenses halles, dont deux mesuraient environ 37 mètres sur 20, abritaient les différents fours à verre [4].

Autour de ce cœur productif gravitaient de nombreux bâtiments spécialisés qui témoignent de l'intégration verticale de l'entreprise. On y trouvait des moulins spécifiques pour broyer le quartz et la terre à creusets, une halle dédiée au séchage du bois de chauffe (la « carquisse »), une « salinière » pour la fabrication de la potasse, une forge, ainsi que des ateliers pour le potier qui façonnait les creusets et pour le graveur sur verre [1]. À l'écart, séparé par un fossé, se dressait l'ancien château, réaménagé en centre administratif et en luxueuse résidence pour les directeurs, avec salons, chambres à feu et même une chapelle transformée en appartements [1].

Le peuple du verre

La manufacture n'était pas seulement une usine, c'était une véritable société proto-industrielle en miniature, un « vrai village » vivant en quasi-autarcie au milieu des bois [1]. À son apogée, elle employait directement près de 150 personnes (verriers, bûcherons, voituriers, etc.), mais la population totale, en comptant les familles, était bien supérieure [1]. Cette communauté était hiérarchisée, du directeur aux maîtres verriers, puis aux ouvriers subalternes comme les manœuvres et les journaliers [4].

Pour assurer la production d'un verre de qualité, la manufacture dut importer son savoir-faire. La main-d'œuvre la plus qualifiée était étrangère à la province. La présence de patronymes germaniques et lorrains comme Volf, Stenger, Schmidt ou Raspiller atteste du recrutement de véritables dynasties de verriers venues des Vosges et de Lorraine, régions à la pointe de la technologie verrière de l'époque [1].

Cette population vivait sur place, dans des conditions organisées par la compagnie. D'immenses bâtiments de logement furent construits, dont un, de dimensions exceptionnelles, mesurait 81 mètres de long et abritait treize familles, chaque logement disposant de sa cuisine, sa chambre, son grenier et son propre four à pain [1]. Une auberge, un maître d'école et toute une gamme d'artisans (cordonnier, tailleur, boucher...) complétaient les services de cette ville-usine, créant une enclave sociale et culturelle structurée, régie par les impératifs de la production, en rupture totale avec la société rurale environnante.

L'impact sur la forêt

Cette utopie industrielle avait un coût écologique considérable. L'appétit des fours en bois était gargantuesque. Pour atteindre les températures de fusion du verre, proches de 1500∘ C, la verrerie consommait des « quantités considérables de bois » [1]. C'était d'ailleurs l'une des justifications initiales du projet : « brûler sur place » des bois dont l'exploitation par flottage était jugée trop complexe [1].

Cette consommation effrénée ne tarda pas à alarmer les autorités contemporaines, dans un exemple précoce de prise de conscience environnementale. L'intendant Chazerat s'inquiétait publiquement que « le bois devien[ne] si rare en Auvergne que la disette est à craindre ». Le chroniqueur Legrand d'Aussy alla jusqu'à qualifier cette déforestation de « délit » qui méritait d'être dénoncé [1]. La raréfaction du bois eut des conséquences directes pour la population locale, confrontée à la cherté du combustible et contrainte, en hiver, de « vivre dans son étable au milieu de ses bestiaux » pour se chauffer [1]. Cette crise conduisit même le Conseil d'État à refuser l'implantation de nouvelles « bouches à feu » dans la région. La verrerie de la Margeride illustre ainsi de manière saisissante comment le modèle de la ville-usine, dès sa genèse pré-révolutionnaire, était indissociable d'une empreinte écologique profonde et d'une exploitation intensive des ressources naturelles.

Le verre de la Margeride : un héritage entre beauté et instabilité

La science dans le creuset

Le verre produit en Margeride était le reflet direct des ressources de son terroir et des connaissances chimiques de l'époque. La recette de base consistait en la fusion d'environ trois cinquièmes de silice avec un fondant alcalin, la potasse [1]. La silice provenait du quartz local, extrait de la carrière du « clapier de rô », et du sable de la rivière Allier. Le fondant, ou « salin », était obtenu par lixiviation des cendres de la combustion des végétaux de la forêt, principalement la fougère, mais aussi le pin et le sapin [1]. L'utilisation de ces cendres végétales donnait un verre dit « potassique », caractéristique des verreries forestières continentales.

Les creusets eux-mêmes étaient fabriqués sur place, à partir d'argiles réfractaires blanches extraites de gisements proches, à Clavières ou Feyrolettes, dont Bosc d'Antic avait vanté les qualités exceptionnelles [1]. Grâce à cette intégration des ressources locales, la manufacture produisait une gamme très variée d'objets : « verres de table façon de bohême, des verres à vitres communs, des bouteilles à la façon d'Angleterre », mais aussi des compotiers, des huiliers et des bénitiers domestiques [1].

Le paradoxe du "cristallo" : la maladie du verre

L'ambition suprême de la manufacture était de produire un verre incolore, pur et brillant, capable de rivaliser avec le fameux cristallo de Venise. C'est dans cette quête de perfection que se nichait un défaut fatal. Pour obtenir un verre parfaitement translucide, il fallait le débarrasser de la teinte verdâtre due aux impuretés de fer contenues dans le sable. Pour ce faire, les verriers utilisaient du manganèse comme agent décolorant et, surtout, purifiaient intensément la potasse par des lavages successifs [1].

Or, ce processus de purification, en éliminant les sels indésirables, retirait également du mélange des éléments stabilisants essentiels, comme le calcium et le magnésium. Le verre qui en résultait, très riche en potassium mais pauvre en stabilisants, était chimiquement instable et hygroscopique, c'est-à-dire qu'il avait une forte tendance à absorber l'humidité de l'air [1].

Avec le temps, ce défaut de composition entraîne une dégradation irréversible connue sous le nom de « crizzling » ou « maladie du verre ». La surface de l'objet se couvre d'un réseau de microfissures, lui donnant un aspect craquelé [2]. Simultanément, le manganèse, utilisé pour la décoloration, se ré-oxyde au contact de l'eau absorbée par le verre et développe une teinte involontaire, mais caractéristique, rose ou violacée [1]. Le verre de la Margeride est ainsi un formidable paradoxe : sa beauté et sa pureté originelles sont la cause même de sa fragilité et de sa lente décomposition. L'objet en verre devient une métaphore parfaite de l'entreprise elle-même : une création brillante et ambitieuse, mais porteuse dès sa conception des germes de sa propre ruine.

Collections et patrimoine

Bien que l'usine ait été démantelée au début du XIXe siècle et que ses bâtiments aient presque tous disparu en 1839, son héritage le plus tangible subsiste à travers les objets qu'elle a produits [1]. Une partie de cette production a été identifiée et est aujourd'hui conservée dans des collections publiques et privées, constituant des témoins matériels de cette histoire.

Plusieurs musées de la région jouent un rôle clé dans la préservation de ce patrimoine. Le musée d'Art et d'Histoire Alfred-Douët de Saint-Flour, qui a consacré une exposition à la manufacture, détient des pièces de référence.1 Le musée Crozatier du Puy-en-Velay conserve également des objets, dont un tastevin documenté [2]. Enfin, l'Écomusée de Margeride, situé à Ruynes-en-Margeride, au cœur de l'ancien territoire de la verrerie, œuvre à la mémoire de cette aventure industrielle [11]. Ces verres, avec leur beauté altérée, sont les derniers vestiges d'un rêve industriel au cœur de l'Auvergne.

Conclusion : l’écho d'un rêve de verre

L'histoire de la Manufacture Royale de la Margeride est celle d'une expérience aussi intense que brève, un formidable précurseur de la Révolution industrielle, né et mort dans un coin isolé du royaume de France. Elle fut le théâtre d'une collision de forces contraires : la science des Lumières face à l'endettement aristocratique, le capital parisien face à la réalité rurale, l'ambition industrielle face aux limites environnementales, et le génie technique face à la fragilité chimique.

Dirigée d'abord par un savant visionnaire mais impraticable, puis par des gestionnaires pragmatiques, la verrerie a incarné en deux décennies les promesses et les périls d'une modernité imposée d'en haut. Elle a donné naissance à une société ouvrière en miniature, une ville-usine autarcique qui a bouleversé les équilibres locaux tout en menant une exploitation forestière si agressive qu'elle a alarmé les contemporains. Finalement, elle n'a pas succombé à ses propres contradictions, mais à celles, plus vastes, du pays tout entier, balayée par la tourmente révolutionnaire qui l'a d'abord réquisitionnée pour la guerre avant de la condamner à l'oubli.

Aujourd'hui, l'écho de ce rêve de verre ne résonne plus dans les forêts de la Margeride. Le site lui-même n'est plus qu'une empreinte sur la terre. Le véritable héritage de la manufacture réside dans la richesse de ses archives, qui nous permettent de reconstituer son histoire complexe, et surtout dans les objets qu'elle a produits. Ces verres, à la fois purs et malades, dont la beauté même est la cause de leur inexorable dégradation, offrent un testament matériel poignant. Ils sont le symbole parfait d'une aventure magnifique et fatalement imparfaite, une utopie industrielle dont la gloire fut aussi éphémère et fragile que le verre lui-même.

Références

[1] Pays de Saint-Flour : la Margeride, une manufacture royale de verre au XVIIIe siècle (Védrines-Saint-Loup, Cantal) - Service de l'Inventaire du Patrimoine. Juillet 2001.
[2] Les verres de la Margeride - Musée Crozatier Pays d'art et d'histoire ..., consulté le 14 juillet 2025. Lien
[3] Verre à Pied Soufflé De La Margeride - Verrerie Collection XVIIIème - Proantic, consulté le 14 juillet 2025. Lien
[4] Une Manufacture Royale de verre - Colloque Sorèze novembre 2001, consulté le 14 juillet 2025. Lien
[5] Les gentilshommes-verriers en Languedoc et en Montagne noire - Lieux secrets du Pays Cathare, consulté le 14 juillet 2025. Lien
[6] Paul Bosc d'Antic : un savant trop méconnu, consulté le 14 juillet 2025. Lien
[7] Paul Bosc d'Antic - Wikipédia, consulté le 14 juillet 2025. Lien
[8] Bosc d'Antic Paul - CTHS, consulté le 14 juillet 2025. Lien
[9] Deribier-Margeride - Cantal Passion, consulté le 15 juillet 2025. Lien
[10] Amédée Despans-Cubières - Wikipédia, consulté le 15 juillet 2025. Lien
[11] Liste des musées du Cantal - Wikipédia, consulté le 14 juillet 2025. Lien

Personnalités Clés

Verriers Associés

Galerie d'Images

Védrines-Saint-Loup - La Ferme de la Margeride (env. 1960)

Védrines-Saint-Loup - La Ferme de la Margeride (env. 1960)

Sources

  • Pays de Saint-Flour : la Margeride, une manufacture royale de verre au XVIIIe siècle (Védrines-Saint-Loup, Cantal) par Isabelle Biron, Benoît-Henry Papounaud, Lionel Teissèdre avec la participation d’Odile Schwerer (Inventaire du patrimoine, région Auvergne. Juillet 2001. 48 pages.) [Lien]
  • Paul Bosc d’Antic, savant trop méconnu par Vivre Ici, le Journal de la Montagne (Pages 10-11 - N°119 - Juillet 2017) [Lien]

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