Noms et raisons sociales au fil du temps
- Verrerie E. Curtillet et BovagnetRaison SocialePériode : 1875-1876
Fondée le 1er mars 1875, la société "E. Curtillet et Bovagnet" est dissoute le 29 juin 1876. Joseph-Barthélémy Bovagnet prend seul la tête de la verrerie (probablement avec son épouse).
- Verrerie BovagnetNom d'UsagePériode : 1876-1883
Durant cette courte période, jusqu'à son décès le 1er août 1883 à l'âge de 56 ans, Joseph Bovagnet est seul maître de la Verrerie de la Mulatière.
- Verrerie Veuve Bovagnet et filsRaison SocialePériode : 1883-1885 puis 1887-1897
Au décès de son époux, Mme Veuve Bovagnet, Jeanne Simonne Fassion, reprend les rênes de l'usine. Dotée à la fois de caractère et de sagesse, comme elle le prouvera en se faisant apprécier de ses ouvriers, elle associe son fils Claude Hippolyte, dit Paul, mais reste la véritable "maîtresse de verrerie". Entre 1885 et 1887, la verrerie passe aux mains d'Eugène Allouard, qui s'aliène très rapidement les ouvriers verriers et doit rapidement renoncer et rétrocéder l'usine à ses anciens propriétaires.
- Verrerie Allouard-DumontRaison SocialePériode : 1885-1887
Le 25 août 1885, Jeanne Simonne Fassion décide de vendre, pour près de 200 000 francs, son usine à Eugène Allouard, un négociant en soie et porcelaine, allié par son mariage à la famille Dumont, eux aussi des négociants en porcelaine. Mais cette expérience tourne court, Allouard s'empêtre dans des conflits à répétition avec ses ouvriers et, devant ses problèmes financiers, doit rétrocéder l'usine à ses précédents propriétaires en mars 1887.
- Société Anonyme des Verreries de la MulatièreRaison SocialePériode : 1897-1931
Constituée définitivement, suivant délibération de l'assemblée générale des actionnaires tenue le 16 novembre 1897, la Société Anonyme des Verreries de la Mulatière a pris la suite de Veuve Bovagnet et fils jusqu'à la faillite finale de 1931. C'est à ce moment-là que la production s'est orientée vers la verrerie de luxe, notamment de style Art Déco puis Art Nouveau.
Histoire
Introduction : au confluent des fleuves et de l'industrie.
Au milieu du XIXe siècle, La Mulatière n'est encore qu'un hameau rattaché à la commune de Sainte-Foy-lès-Lyon, un territoire
dont le destin est sur le point de basculer [1]. Sa position géographique est exceptionnelle : au confluent du Rhône et de la Saône, un carrefour naturel façonné par les eaux [2]. Cette localisation stratégique est magnifiée par une innovation qui va bouleverser le paysage économique et social : le chemin de fer. Le passage de la première ligne ferroviaire française destinée aux voyageurs, reliant Lyon à Saint-Étienne dès 1832, place La Mulatière au cœur des flux de matières premières et de marchandises. Sur les vastes terrains des Brotteaux, en bordure du Rhône, un nouveau monde prend forme. Les forges, les usines de balances et bientôt la verrerie s'implantent, préfigurant le développement de ce qui deviendra la vallée de la Chimie [1]. Parmi ces pionniers de l'industrie, la verrerie s'impose comme un acteur central. Plus qu'une simple usine, elle devient le creuset où le feu des fours ne façonne pas seulement le verre, mais forge également l'identité sociale, politique et artistique d'une commune naissante. Son histoire, de sa genèse tumultueuse à son apogée créatif, jusqu'à sa disparition et sa mémoire fragmentée, est celle d'un joyau industriel lyonnais dont il convient de retracer l'épopée.
Les origines d'une vocation (1827-1875)
Les premiers pas d'un entrepreneur : la Verrerie de la Ferratière (1852-1854)
L'histoire de la Verrerie de la Mulatière est indissociable de la figure de son fondateur, Barthélémy Joseph Bovagnet. Né à la Guillotière en 1827, il est issu d'une lignée de boulangers savoyards, bien loin du monde du verre. Son destin bascule le 16 septembre 1852, lorsqu'il épouse Jeanne Simone Fassion Labatie [3]. Ce mariage est bien plus qu'une union, c'est une entrée dans l'une des plus illustres dynasties de maîtres verriers du Dauphiné, les de Fassion, dont les alliances remontent aux gentilshommes verriers italiens d'Altare et aux grandes familles du métier comme les Queylar. Le père de son épouse, Joseph Fassion Labatie, est lui-même un maître verrier réputé, passé par plusieurs établissements de la région.
Au moment de son mariage, Bovagnet n'est encore qu'un "négociant", un "marchand de verre", mais il a déjà un pied dans la production. Il demeure en effet "lieu de la Ferratière, près le fort de la Vitriolerie" [3], et s'est associé à son beau-père et à un certain Simon Pély, propriétaire de verrerie, pour exploiter une modeste usine à La Guillotière : la verrerie de la Ferratière. Une courte mention dans la presse de mai 1852 confirme l'existence de la société "Pély, Defassion et Bovagnet, propriétaires de verrerie à la Guillotière", qui fabrique des "estagnons de verre pour l'expédition de l'eau de fleurs d'oranger" [4]. Cette première aventure entrepreneuriale tourne cependant court. En avril 1854, un drame familial frappe l'entreprise : Joseph Fassion Labatie, jugé inapte à diriger ses affaires, est mis sous tutelle par un conseil de famille [5]. Cette situation conduit à la dissolution de la société et à la vente par licitation de la verrerie le 17 août 1854 [5]. Pour Joseph Bovagnet, cette vente forcée est sans doute une épreuve, mais elle forge son expérience et son ambition. Il lui faudra vingt ans pour rebondir et enfin fonder l'œuvre de sa vie.
L'ère des pionniers : la Verrerie Bovagnet et le moteur de la Révolution Industrielle
Après deux décennies d'activités méconnues, durant lesquelles il a apparemment continué d'exercer la profession de marchand de verre [6], Joseph Bovagnet revient sur le devant de la scène industrielle. Le 1er mars 1875, il s'associe avec Étienne Curtillet, un négociant déjà expérimenté dans le monde verrier lyonnais, pour fonder la société en nom collectif "E. CURTILLET et BOVAGNET". C'est l'acte de naissance officiel de la Verrerie de La Mulatière [7]. L'association est de courte durée. Le 29 juin 1876, Joseph Bovagnet rachète les parts de son associé et devient, avec son épouse, l'unique propriétaire de l'établissement sis rue de Pierre-Bénite, composé de bâtiments d'habitation, d'une halle pour la verrerie, d'une taillerie et d'une halle d'emballage [8]. Il est enfin seul maître à bord.
Son succès repose sur une conjonction de facteurs favorables. D'abord, l'accès à l'énergie. La proximité de la ligne de chemin de fer Lyon-Saint-Étienne lui assure un approvisionnement constant et économique en charbon, combustible roi de la révolution industrielle qui supplante alors le bois dans les fours verriers [9]. Ensuite, la main-d'œuvre. L'usine devient un pôle d'attraction majeur, attirant des centaines d'ouvriers de toute la France et des pays voisins, notamment d'Allemagne, d’Autriche et d’Italie, venus chercher du travail.
Cet afflux massif de population ouvrière transforme radicalement la sociologie du hameau et devient un puissant moteur de son émancipation politique. L'industrialisation, menée par la verrerie et les immenses ateliers du chemin de fer de la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) qui emploient des milliers d'ouvriers [1] creuse un fossé social, économique et politique entre le hameau de La Mulatière, désormais densément peuplé et prolétaire, et le bourg historique et bourgeois de Sainte-Foy-lès-Lyon, situé sur la colline [10]. Les intérêts des deux sections de la commune deviennent irréconciliables. La chaîne de causalité est claire : l'implantation de la verrerie provoque un afflux d'ouvriers qui fait basculer l'équilibre démographique et politique, rendant la scission inévitable. Ainsi, la Verrerie de La Mulatière n'est pas simplement une entreprise localisée sur le territoire ; elle en est un des principaux agents fondateurs. À l'instigation de Charles Debolo, alors maire de Sainte-Foy-lès-Lyon, le processus de séparation est enclenché et aboutit à la création officielle de la commune de La Mulatière le 26 juin 1885 [2].
Le feu et la fureur : l’intermède Allouard et la grande grève (1883 – 1887)
Joseph Bovagnet ne profite pas longtemps de son succès. Il décède le 1er août 1883 au sein même de sa verrerie, "en son domicile", sur le "Quai de la Mulatière" [11]. Sa veuve, Jeanne Simone Fassion, femme de caractère et héritière d'un savoir-faire ancestral, prend la direction avec leur fils Claude-Hippolyte.
Cependant, le 25 août 1885, ils décident de vendre l'établissement pour 199 000 francs à Eugène Allouard, un négociant en soie et porcelaine, étranger au monde du verre [12]. Ce changement de propriétaire marque le début d'une des périodes les plus violentes de l'histoire de l'usine.
Les conditions de travail et l'exploitation des "gamins"
L'essor industriel s'accompagne de tensions sociales d'une extrême violence, reflets des conditions de vie et de travail particulièrement rudes imposées à la classe ouvrière. Les verriers sont soumis à des journées de travail harassantes, pouvant atteindre 14 à 16 heures dans la région [13], dans la chaleur suffocante des fours qui provoquent brûlures et affections oculaires. À cette pénibilité s'ajoute l'exploitation du travail des enfants, les "gamins", dont la présence est massive dans les usines. Bien que la loi du 19 mai 1874 ait fixé l'âge minimal pour travailler à douze ans, elle est fréquemment contournée [14].
Un ancien verrier a ainsi raconté comment se composait une "place" (ou équipe) pour la fabrication des services de table : "le cueilleur qui prend le verre, le second qui prend le verre, le poseur de pied qui prépara le pied, le poseur de jambe qui prépare le corps, le colonel souffleur qui fait le verre, le général chef de place qui termine le travail". Il précise que "le poste de cueilleur était tenu par des enfants de 9 à 12 ans qui n'avaient pas le droit de travailler, et lorsque l'inspecteur du travail arrivait, ces enfants allaient se cacher dans les placards" [1].
Cette exploitation n'est pas un secret. En 1897, un article de la Revue des Revues dénonce un véritable "commerce d'enfants" entre l'Italie et la France. Des entrepreneurs, surnommés "comprachicos", achètent pour une centaine de francs des enfants à leurs familles miséreuses dans des villages italiens, puis les "livrent" aux verreries de la région lyonnaise, dont La Mulatière, mais aussi à Rive-de-Gier, Givors, Vals. Les patrons embauchent ces "jeunes esclaves" pour 35 à 45 francs par mois, somme qui revient intégralement à l'entrepreneur. Mal nourris, parqués dans des "bouges infects", ces enfants sont soumis à un "long martyre" qui en tue plus de la moitié [15].
La grève générale de 1886 : l’affaire Leitner et l'assaut de l'usine
C'est dans ce contexte social explosif qu'éclate, en 1886, une grève générale des verriers lyonnais. Le mouvement, parti de Saint-Étienne en février, est déclenché à La Mulatière par une réduction des salaires imposée par Eugène Allouard pour soutenir la concurrence avec les usines de Rive-de-Gier [16]. L'usine Allouard, qui emploie alors 200 ouvriers, devient l'un des épicentres les plus durs du conflit [16].
Les événements du 7 mai 1886, relatés avec une précision glaçante par la presse de l'époque, atteignent un paroxysme de violence. L'étincelle est "l'affaire Leitner". François Leitner, un ouvrier allemand [17] qui avait d'abord rejoint le syndicat des grévistes, décide de reprendre le travail. Pour le protéger des représailles, M. Allouard lui propose de loger à l'usine et envoie un camion chercher son mobilier [18]. Au moment où le camion s'apprête à repartir, un coup de clairon retentit. Des centaines de grévistes se jettent sur le convoi. Le cocher est roué de coups, Leitner et sa femme, enceinte, sont brutalisés. Une "scène sauvage" s'ensuit : le mobilier est arraché du camion, traîné jusqu'aux berges du Rhône, "brisé, saccagé, démoli" avant d'être jeté dans le fleuve sous les yeux de la famille anéantie [18].
La fureur se tourne ensuite contre l'usine, qui est assiégée à coups de pierres. Les ouvriers retranchés à l'intérieur, craignant pour leur vie, ripostent. Des coups de feu sont tirés, d'abord à blanc, puis avec des fusils chargés de petits plombs, blessant plusieurs assaillants, dont des femmes et des enfants. Une vingtaine de personnes sont blessées de part et d'autre. Le parquet se déplace, et dix-huit personnes sont arrêtées et écrouées à la prison Saint-Paul [18]. Neuf d'entre eux sont encore sous les verrous et interrogés par le parquet le 11 mai 1886 [19].
L'attentat à la dynamite et le départ d'Allouard
Le conflit laisse des traces profondes et une haine tenace. La grève prend fin en juillet, mais les tensions demeurent. Les non-grévistes, surnommés les "Gaulois", sont harcelés, menacés de mort et finalement expulsés violemment de l'usine par les syndicalistes, qui les remplacent par des ouvriers bien souvent étrangers, allemands, suisses ou belges [20]. La situation culmine dans la nuit du 17 décembre 1886. Un "criminel attentat" est perpétré contre l'usine : une bombe à la dynamite est placée à l'angle du pavillon où résident Eugène Allouard et sa famille. L'explosion, formidable, ébranle le bâtiment et creuse une profonde excavation dans le mur. Seule la solidité exceptionnelle de la maçonnerie empêche la maison de s'effondrer et d'ensevelir ses occupants [21].
Pour Eugène Allouard, c'est le point de non-retour. Harcelé par les syndicats, en difficulté financière et ayant échappé de peu à la mort, il jette l'éponge. En mars 1887, après un nouveau conflit avec la chambre syndicale en février [22], il rétrocède l'usine à ses précédents propriétaires. Le départ du "maître-exploiteur" et le retour de Mme Veuve Bovagnet sont célébrés par un "banquet fraternel" par les ouvriers, qui espèrent des jours meilleurs [23]. La paix sociale revient, au point que la verrerie Bovagnet sera épargnée par la grande grève de 1891.
Malgré ces conflits d'une rare intensité, l'attraction industrielle de la commune ne faiblit pas, comme en témoigne sa croissance démographique continue (+10% les quinze premières années). La verrerie Bovagnet connait elle aussi une période d'activité intense [24].
L'âge d'or artistique et le chant du cygne (1897 – 1932)
La renaissance : la S.A. des Verreries de la Mulatière et la marque "Mulaty"
Après des décennies marquées par une production essentiellement utilitaire et de violents conflits sociaux, la verrerie entame une profonde mutation. L'année 1897 marque la fondation d'une nouvelle entité juridique, la "Société Anonyme des Verreries de la Mulatière", dont le siège social est établi au 23 quai de la Mulatière [25]. Cette refondation est orchestrée par la famille Bovagnet. Mme veuve Bovagnet apporte l'usine et le fonds de commerce, tandis que son fils, Claude-Hippolyte "Paul" Bovagnet, apporte son savoir-faire technique, notamment "les formules et procédés employés et utilisés pour la composition du verre" [25].
La nouvelle société se lance sur le marché en plein essor des arts décoratifs en créant une marque dédiée : "Mulaty".16 Cette production s'inscrit pleinement dans les courants artistiques de son temps, d'abord l'Art Nouveau, puis l'Art Déco [26]. La verrerie abandonne le tout-venant pour se consacrer à la création de pièces à haute valeur ajoutée : vases, soliflores, flacons, et surtout des lampes de table très caractéristiques.
Le style "Mulaty" est reconnaissable à l'emploi du verre marmoréen, une technique de pâte de verre permettant de mêler les couleurs pour obtenir des effets nuancés et uniques. Les teintes chaudes dominent, avec des harmonies d'orange, de jaune, de brun et de vert, parfois rehaussées de bleu [27]. Nombre de ces pièces, notamment les lampes, associent la verrerie à des montures en fer forgé martelé, aux motifs d'enroulements et de feuilles typiques de l'esthétique Art Nouveau [28]. Chaque création est signée, affirmant son statut d'œuvre d'art. Ce virage vers le luxe est une réponse directe à la concurrence et une tentative de capter une nouvelle clientèle bourgeoise, sensible aux nouvelles modes. La verrerie lyonnaise s'inspire manifestement du succès des grandes manufactures de l'École de Nancy, comme Gallé ou Daum, dont elle adopte les codes techniques et esthétiques pour se tailler une place sur ce marché prestigieux [29].
L'usine au quotidien au début du XXe Siècle
Au tournant du siècle, l'usine de La Mulatière est une installation industrielle majeure qui rythme la vie du quai. Une précieuse carte postale d'époque, conservée aux Archives départementales du Rhône sous la cote 11Fi2114 et intitulée "La Mulatière. Sortie des ouvriers de la verrerie" [30], offre une rare fenêtre sur ce monde disparu.
Elle témoigne de la foule dense des travailleurs, hommes, femmes et "gamins", qui constituaient le cœur battant de l'entreprise. Les effectifs restent importants ; une source, bien que mentionnant le nom de Bovagnet, évoque pour une période comparable le chiffre de 300 ouvriers et manœuvres, dont 75 italiens [31]. L'usine profite des innovations technologiques du temps, comme les fours à bassin et les régénérateurs thermiques de type Siemens, qui permettent d'atteindre de hautes températures tout en économisant le combustible, ou encore l'utilisation de produits chimiques de synthèse comme la soude issue du procédé Solvay, plus pure et économique [32].
Le chant du cygne : expansion et faillite (1929-1932)
L'âge d'or artistique de la verrerie prend fin de manière brutale. À la fin des années 1920, l'entreprise, sous l'impulsion de son conseil d'administration, se lance dans une politique d'expansion agressive. En juillet 1929, elle absorbe les "Verreries Réunies du Lyonnais" et la "Société Française d'Electricité", deux affaires représentant un actif immobilier important et offrant de nouveaux débouchés pour la verrerie d'éclairage [33]. Devenue une société importante possédant trois usines, elle fabrique une gamme très large de produits, de la gobeleterie à la lustrerie en fer forgé.
Cette fuite en avant se heurte de plein fouet au krach boursier de 1929 et à la Grande Dépression qui s'ensuit [34]. La demande pour les biens non essentiels, et en particulier pour les objets d'art qui avaient fait le succès de la marque "Mulaty", s'effondre littéralement. La stratégie de montée en gamme, qui avait permis à l'entreprise de prospérer, devient sa faiblesse fatale. Le 27 janvier 1932, la "Société Anonyme des Verreries de la Mulatière" est déclarée en faillite par le Tribunal de Commerce [35].
Pour la commune de La Mulatière, la fermeture est un drame social. Du jour au lendemain, une part importante de sa population se retrouve sans emploi. La crise est si profonde qu'elle nécessite la création des premiers "comités de secours aux chômeurs" pour venir en aide aux familles démunies [36]. Le souffle des verriers s'est éteint, laissant la ville face à une crise sans précédent.
Vestiges et mémoire d'une industrie disparue
Sur les traces de la verrerie : entre disparition et commémoration
Aujourd'hui, chercher les vestiges de la Verrerie de La Mulatière est une quête difficile. Le site industriel originel, situé au 23 quai de la Mulatière, a été rayé de la carte dans les année 1950 pour faire place à des immeubles d'habitation [10]. Dans les années 1960, une grande partie du quartier historique et de ses quais a été démolie pour permettre la construction de l'autoroute A7, l'"autoroute du Soleil" [1]. Cette grande saignée dans le tissu urbain, symbole de la modernisation d'après-guerre et de la priorité donnée à l'automobile, explique l'absence totale de vestiges bâtis de la verrerie.
Pourtant, la mémoire de l'usine n'a pas complètement disparu. Elle survit de manière symbolique au cœur de la commune. La municipalité a en effet baptisé l'une de ses salles polyvalentes "La Verrerie". Située au 8 et 8 bis de la place du Général Leclerc, elle perpétue le souvenir de cette activité fondatrice, même si le lieu n'a aucun lien physique avec l'usine d'antan [37].
L'héritage le plus tangible et le plus éclatant de la verrerie réside dans ses productions. Les objets d'art signés "Mulaty" sont aujourd'hui des pièces de collection recherchées sur le marché de l'art. Vases, lampes et flacons apparaissent régulièrement dans les catalogues de maisons de vente et chez les antiquaires, témoins silencieux mais éloquents du savoir-faire et de la créativité des artisans mulatins [38]. À côté de ce patrimoine artistique, un patrimoine financier subsiste également : les actions de la S.A. des Verreries de la Mulatière, devenues des objets de collection pour les scripophiles, racontent une autre facette de cette histoire industrielle.
Un patrimoine à redécouvrir : le rôle de la recherche historique
Malgré sa richesse, l'histoire industrielle de La Mulatière reste largement méconnue. La redécouverte de ce passé doit beaucoup au travail passionné de chercheurs, et notamment de l'historien local Frédéric Reynaud. Auteur de plusieurs guides de promenade, dont un spécifiquement consacré au "Patrimoine industriel de La Mulatière", il est une figure clé dans la reconstitution et la transmission de cette mémoire [39]. Ses recherches permettent de faire revivre des entreprises disparues et de comprendre les logiques qui ont façonné le territoire.
L'histoire de la Verrerie de La Mulatière offre en effet une clé de lecture extraordinairement complète pour appréhender les mutations d'un territoire sur plus de soixante-dix ans. Son parcours épouse les grandes phases de l'histoire économique et sociale française. Sa fondation en 1875 incarne la seconde révolution industrielle et l'essor de l'industrie verrière. La grande grève de 1886 illustre la montée du mouvement ouvrier et la violence des rapports de classe. Sa production artistique "Mulaty" de 1897 à 1930 reflète l'âge d'or de l'Art Nouveau et des Années Folles. Sa fermeture brutale en 1931 est une conséquence directe de la Grande Dépression. Enfin, la disparition physique de ses bâtiments dans les années 1950-60 témoigne des choix d'urbanisme de la seconde moitié du XXème siècle. Raconter l'histoire de cette seule usine, c'est donc raconter l'histoire de La Mulatière à travers toutes ses métamorphoses.
Conclusion : le souffle éteint, la mémoire intacte
La saga de la Verrerie de La Mulatière, qui s'étend sur près de soixante-dix ans, encapsule les triomphes et les tragédies de l'ère industrielle française. Née du charbon et du chemin de fer, elle fut à la fois un moteur du développement local, au point de provoquer la naissance d'une commune, et le théâtre de luttes sociales d'une rare violence. Elle a su se réinventer, passant d'une production de masse à la création d'objets d'art raffinés qui lui assurèrent une renommée durant la Belle Époque et les Années Folles, avant d'être emportée par la crise économique mondiale qui mit fin à son activité en 1931.
Aujourd'hui, les fours et les bâtiments ont disparu, remplacés par le flot ininterrompu de l'autoroute. Pourtant, l'héritage de la verrerie n'est pas mort. Il perdure dans l'éclat coloré d'un vase "Mulaty" posé sur une console, dans les archives qui conservent la trace de ses actions et des conflits qui l'ont secouée, et dans le nom même de la salle municipale qui ancre son souvenir dans le quotidien des Mulatins. L'histoire de la Verrerie de La Mulatière est un puissant rappel de l'importance de préserver et de raconter ce patrimoine industriel, souvent invisible, qui a pourtant profondément façonné nos villes, nos paysages et nos sociétés. Le travail des historiens et des passionnés continue, pour que jamais ne s'éteigne complètement le souvenir du souffle et de la flamme qui animèrent jadis les quais de La Mulatière.
Références
[1] La Mulatière, au confluent du Rhône et de la Saône - La Fontanière. Lien consulté le 31 juillet, 2025.
[2] L'histoire du territoire débute dès l'époque gallo-romaine comme l'atteste le chemin de Fontanières, sur l'ancienne voie romaine la Narbonnaise. Du Moyen-Âge jusqu'au siècle dernier, la commune a constitué un lieu de résidence pour les familles bourgeoises de Lyon, dont la première connue est celle de Clément Mulat (vers 1480), alors consul de Lyon. Ce dernier fit l'acquisition d'un grand et beau domaine, à quelques hauteurs des bords du fleuve, fréquentées par les mariniers et les bateliers. - Commune de La Mulatière. Lien consulté le 31 juillet, 2025.
[3] AD Rhône. Lyon, 3ème arrondissement. Registre des mariages, 1852, Cote 2E854. Vue 189 / 265.
[4] La Presse, 17 mai 1852, page 3/4. Lien sur Gallica, consulté le 16 août 2025.
[5] Salut Public, 28 juillet 1854, page 4/4. Lien sur Lectura Plus, consulté le 18 août 2025.
[6] En témoigne, par exemple, la mention à la catégorie "Verrerie, verre à vitres, gobeleterie et bouteilles" qui concerne le commerce de ces articles, dans l'Annaire-Almanach du commerce, de l'industrie, de la magistrature et de l'administration de 1861, page 2089 : "Bovagnet, pour pharmac., rue Neuve, 32". Lien sur Gallica, consulté le 20 août 2025.
[7] "Formation de la société en nom collectif E. CURTILLET et BOVAGNET (fabr. de verrerie) à La Mulatière. — Durée : 10 ans. — Cap. : 100,000 fr. — Acte du 1er mars 1875". Archives commerciales de la France, 18 mars 1875, p. 252. Lien sur Gallica, consulté le 19 août 2025.
[8] Le Progrès, 16 novembre 1876, page 4/4. Lien sur Gallica, consulté le 19 août 2025.
[9] Histoire du Verre - Atelier des Verriers, lien consulté le 31 juillet, 2025.
[10] Bulletin de Sauvegarde et Embellissement de Lyon (SEL) n° 116 11/19 : La Mulatière, à la confluence de son futur. Lien consulté le 31 juillet 2025.
[11] Sont témoins Claude-Hippolyte Bovagnet, âgé de 22 ans, négociant, demeurant à Sainte-Foy-lès-Lyon Quai de la Mulatière et fils du défunt, et Alexandre Valentin Dumas, âgé de 44 ans, comptable demeurant à Oullins avenue des Saulées, employé du défunt. La commune de la Mulatière est détachée de Sainte-Foy-lès-Lyon en juin 1885. AD Rhône. Sainte-Foy-lès-Lyon. Registre des décès, 1883, Cote 4E7364; Vue 16 / 29. Lien consulté le 20 août 2025.
[12] Me Ravier, 3ème arrondissement de Lyon, 25 août 1885. Vente de la verrerie de la Mulatière pour 199,000 francs à M. Eugène Allouard, négociant, habitant route de Pierre Bénite, à La Mulatière. Les versements sont échelonnés sur 11 années. Apparemment, M. Allouard aura du mal à régler ses dettes, ce qui explique peut-être son départ rapide. Geneanet, Éric Chamboderon, lien consulté le 18 août 2025.
N. B. Eugène Pierre Allouard (né le 4 février 1840 à Monteynard, Isère ; inhumé le 30 août 1916 au Cimetière de la Croix Rousse, Lyon) est un négociant en soie et porcelaine. Il épouse à Lyon, le 18 septembre 1865, Marie Noémie Dumont-Vuillet, née en 1843 à Lyon et fille de Jules Dumont-Vuillet (1813-1875), lui aussi négociant en porcelaines.
[13] Yves Lequin, Les Ouvriers de la région lyonnaise (1848-1914) - Volume 2. Lien consulté le 31 juillet, 2025.
[14] CELENE, Les enfants au travail dans les usines au XIXe siècle. Lien consulté le 31 juillet, 2025.
[15] "Un entrepreneur italien, un comprachico (acheteur d'enfants) parcourt certains villages, plus particulièrement ceux d'Acquafredda, d'Acquafondato, d'Arpino, d'Atina, de Filignano, de Roccasecca, de Viticuro, etc., etc., et s'enquiert des familles nécessiteuses qui consentiraient à lui céder leurs enfants pour trois ans. La misère est si grande dans ces contrées qu'il n'a que l'embarras du choix. Il donne cent on cent cinquante francs à chaque famille et prend livraison de sa marchandise humaine. L'âge de ces enfants varie de onze à dix-huit ans" . A la verrerie de la Mulatière, on trouve aussi des verriers originaires de Casalvieri (Latium). Le Petit Provençal, 10 sept. 1897, p. 1/4. Lien sur Retronews, consulté le 16 août 2025.
[16] "On nous informe de Lyon que les ouvriers de l'importante usine de verrerie Allouard-Dumont, à la Mulatière, localité très industrielle, au confluent du Rhône et de la Saône, ont signifié à leurs patrons qu'ils se mettraient en grève dans une quinzaine, à cause d'une réduction du taux des salaires. Les verriers lyonnais avaient, il y a quelque temps, d'accord avec leurs ouvriers, fixé un tarif commun, à la condition que les verriers de Rive-de-Gier et de Givors adopteraient également ce tarif. L'entente n'ayant pu s'établir avec ces derniers, les maîtres verriers lyonnais ont dû diminuer les prix de la journée afin de pouvoir soutenir la concurrence". Le Cri du peuple, 30 mars 1886, p. 2/4. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
[17] Dans le recensement de 1886, j'ai retrouvé François Liner, verrier de 35 ans, époux de Marie Soulas, qui résident avec la belle-soeur et la belle-mère, âgée de 50 ans, au n°35 du Quai de la Mulatière, c'est-à-dire dans l'enceinte de l'usine. Les quatre personnes sont cependant mentionnées comme étant nées en "Autriche". Lien consulté le 20 août 2025.
[18] Le Petit Marseillais, 9 mai 1886, p. 2/4. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
Le Français, 10 mai 1886, p. 1/4. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
La Nation, 10 mai 1886, p. 1/4, titre en première page “L”émeute de la Mulatière”, un titre exagéré au vu des faits énoncés, mais qui illustre malgré tout l’extrême émotion qui a suivi l'événement à la verrerie Allouard, véritable “Fort Alamo” à la Lyonnaise ! Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
[19] Il s'agit de Jérôme Kuiedler, des deux frères Thibaud, Louis Revelin, Désiré Levacques, Dubourg, dit le Brûlé, Clausse et la fille Erhard. L'un des prévenus n'est pas nommé. Plusieurs ne sont pas des ouvriers de la Mulatière. Le Soir, 11 mai 1886, p. 1/4. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
[20] L'Univers, 5 oct. 1886, p. 2/4. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
[21] La Petite Bourgogne, 19 déc. 1886, p. 2/4. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
[22] Journal des villes et des campagnes, 17 févr. 1887, p. 2/4. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
[23] Salut Public, 9 mars 1887, p. 2/4. Lien sur Lectura Plus, consulté le 19 août 2025.
Le Cri du peuple, 12 mars 1887, p. 2/4. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
[24] "Il convient de citer encore les Verreries de la Mulatière, près du Rhône, entre le chemin de fer et la route [le quai], et appartenant à Mme veuve Bovagnet. La verrerie compte deux fours ; elle fabrique de la gobeleterie ordinaire, des flacons et de l’éclairage". Pierre Pelletier, Les Verriers dans le Lyonnais et le Forez, 1887, page 249.
[25] "SOCIETE ANONYME DES VERRERIES DE LA MULATIÈRE. Registre du commerce Lyon nº B 2204. Société anonyme fonctionnant sous le régime de la législation française. Statuts déposés aux minutes de Mes Bernard et Ravier, notaires à Lyon, le 30 octobre 1897. Constituée définitivement, suivant délibération de l'assemblée générale des actionnaires tenue le 16 novembre 1897". Bulletin des annonces légales obligatoires à la charge des sociétés financières, 2 mai 1927, p. 12/20. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
[26] Lampe de table Art Déco signée Mulaty (verrerie Bovagnet, à la Mulatière). - LOT-ART. Lien consulté le 31 juillet, 2025.
[27] Vase soliflore à base ronde en verre marmoréen dans les tons orangés légèrement bleutés, signé Mulaty. Verreries La Mulatière, Lyon - Lot 17 - Richard MDV. Lien consulté le 31 juillet, 2025
[28] Verrerie La Mulatiere Mulaty Vase Soliflore. Rubylane. Lien consulté le 20 août 2025.
[29] Lampe signée Muller Frères pâte de verre multicouche pied forgé dans le goût de Brandt. Antikeo. Lien consulté le 19 aoput 2025.
[30] La Mulatière. Sortie des ouvriers de la verrerie. 11Fi2114 - Archives du département du Rhône et de la métropole de Lyon. Lien consulté le 20 août 2025.
[31] La vie ouvrière à Lyon à la fin du XIXème siècle, thèse de A. Garo soutenue le 10 juin 1949. Lien consulté le 20 août 2025.
[32] M.H. Chopinet - Chimie industrielle et innovations dans les compositions verrières, fin 18e-19e siècle. Association Verre & Histoire. Lien consulté le 31 juillet 2025.
[33] "Les actionnaires réunis en assemblée générale ordinaire à la Mulatière ont approuvé à l'unanimité le bilan arrêté au 31 août 1929 qui ne comporte pas de compte de profits et pertes. Le rapport signale que de nouvelles installations viennent d'être mises en service et donnent des résultats très intéressants. Il rappelle que la Société a absorbé dans d'excellentes conditions en juillet dernier les Verreries Réunies du Lyonnais et la Société Française d'Electricité, deux affaires représentant un gros actif immobilier. La première possède une verrerie mécanique unique dans la région ; la seconde offre un débouché considérable pour la vente de la verrerie d'éclairage fabriquée par l'usine des verreries de la Mulatière. Toutes les résolutions ont été votées, notamment les ratifications comme administrateurs de MM. Didier, Girel, Reinond, Streckenberger, Desvernay-Gauchon, Robin, Constantin et Goiffon". L'Information financière, économique et politique, 15 janv. 1930, p. 4/12. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
"Cette importante Société, qui possède trois usines, fabrique toute la verrerie d'assortiment, la gobeleterie, la verrerie d'éclairage en pâte de verre, verre pressé, gravé, craquelé, taillé, les articles fantaisie en pâte de verre, verre décoré". L'Information financière, économique et politique, 7 mars 1930, p. 11/12. Lien sur Retronews, consulté le 19 août 2025.
[34] Aimée Moutet - La crise des années 1930 dans l'industrie française : les ouvriers et leurs organisations face au chômage. OpenEdition Books / Presses Universitaires de Rennes. Lien consulté le 31 juillet 2025.
[35] "Faillites — Société Anonyme des Verreries de La Mulatière, siège quai de la Mulatière, à La Mulatière, et usine 155, cours Henri, à Lyon". Lyon républicain, 30 janv. 1932, p. 4/6. Lien sur Retronews, consulté le 31 juillet 2025.
"VERRERIES DE LA MULATIÈRE (LYON). — Cette société vient d’être déclarée en faillite par jugement du Tribunal de Commerce, en date du 27 janvier 1932". L'Information financière, économique et politique, 3 févr. 1932, p. 4/12. Lien sur Retronews, consulté le 31 juillet 2025.
[36] Marine Gerbet - Les Ateliers de la Mulatière, Un héritage en transition, projet de fin d'études, page 26. Calaméo. Lien consulté le 31 juillet 2025.
[37] Réservation des équipements | La Mulatiere - Site de la mairie de La Mulatière, consulté le 31 juillet 2025.
[38] Vase Art Nouveau signé "Mulaty" pour une décoration vintage. Etsy France. Lien consulté le 31 juillet 2025.
[39] Frédéric Reynaud, Patrimoine industriel - La Mulatière, disponible à la mairie de la Mulatière, 20€. Lien sur Facebook, consulté le 20 août 2025.
Personnalités Clés
Joseph Barthélémy Bovagnet (1827 - 1883)
Jeanne Simone Fassion (1834 - 1901)
Verriers Associés
Galerie d'Images
La Mulatière - La verrerie. Visite de la mission Indo-Chinoise, juin 1906
La Mulatière - Vue Générale