Histoire
Située sur les rives du Rhône, au sud de Lyon, la commune de Vernaison s'est très tôt inscrite dans le paysage industriel d'une région en pleine mutation. Le fleuve, artère vitale, puis l'avènement du chemin de fer, ont façonné son développement, favorisant l'implantation d'activités productives diverses. Au cœur de cette histoire industrielle, la Verrerie de Vernaison, active principalement entre 1859 et 1896 environ, se dresse comme une étude de cas emblématique des entreprises du XIXe siècle. Son parcours, marqué par une création audacieuse, une période d'exploitation florissante, des crises successorales complexes, des tentatives de modernisation et un déclin final, reflète les dynamiques économiques et sociales de son temps. Cet article se propose de reconstituer cette histoire, en s'appuyant sur une exploration chronologique et thématique, nourrie par des sources primaires et secondaires diversifiées. L'histoire de la Verrerie de Vernaison ne saurait être appréhendée comme un phénomène isolé ; elle s'inscrit de manière significative dans le contexte plus large de la Révolution industrielle qui a transformé la région lyonnaise et des dynamiques propres à l'industrie verrière, notamment en lien avec les importants centres de Givors et Rive-de-Gier.1
II. Vernaison avant la verrerie : un terreau industriel ancien
Avant que les fours de verriers ne rougeoient à Vernaison, le site avait déjà une longue histoire d'activités productives, témoignant d'une adaptation continue aux ressources locales et aux opportunités économiques.
A. Le moulin mobile sur le Rhône (1589 - après 1822)
L'exploitation de la force motrice du Rhône à Vernaison remonte à plusieurs siècles. Par lettres patentes datées du 25 juin 1589, le sieur Gros, de Sainte-Joyre, fut autorisé à établir un moulin sur le fleuve, au lieu-dit "la Roche-Vive".1 Cette installation ancienne, ainsi qu'un second moulin, figurent encore sur les plans du cadastre de 1822.1 Ces informations, rapportées notamment par Claudius Bourdin dans sa Petite Histoire de Vernaison et consignées dans la Jurisprudence du Conseil d'État, soulignent une utilisation précoce et pérenne de l'énergie hydraulique.1 Cette tradition d'exploitation des ressources naturelles du fleuve a pu constituer un précédent et un environnement favorable à l'émergence ultérieure d'autres activités industrielles nécessitant un accès à l'eau pour le transport ou comme force motrice.
B. La fabrique d'indiennes (1785 - c. 1855) : l'ère du textile imprimé
À la fin du XVIIIe siècle, une nouvelle activité industrielle majeure s'implanta à Vernaison : l'impression sur étoffes. La fabrique d'indiennes fut établie en 1785 par une association d'entrepreneurs : Antoine Guillon et Jean Louis Paris, tous deux Genevois et déjà propriétaires d'une manufacture similaire à Genève, et Christophe Chaland, originaire de Saint-Chamond.1 L'usine, qui commença à fonctionner dans les premiers mois de 1786, était donc une dépendance de leur établissement genevois.1
Cette indiennerie occupa un emplacement stratégique, celui-là même où François Coron devait plus tard ériger les bâtiments ouvriers et la maison de maître de sa verrerie.1 Plus précisément, elle était installée en plein centre du village, dans l'ancienne maison seigneuriale du fief de Vieux-Bourg.1 L'évolution de sa direction et de sa propriété témoigne des aléas économiques de l'époque. Christophe Chaland assura seul la direction de 1796 à 1803.1 Par la suite, les frères Desgrand et Durer prirent le relais en 1803. En 1804, leur établissement employait 80 ouvriers et produisait 6 000 pièces de toiles diverses, notamment des "toiles de l'Inde, de Suisse et de Tarare", indiquant une spécialisation dans des tissus potentiellement importés ou inspirés par des productions renommées.1 Cependant, une enquête de 1806 signale que cet établissement n'avait plus d'activité à cette date.1 Néanmoins, l'Almanach du commerce continue de citer une manufacture "Chalant" à Vernaison de 1806 à 1815, suggérant une reprise ou une continuité sous une autre forme.1
Au début du XIXe siècle, la fabrique d'indiennes semble retrouver une certaine stabilité. Jean Antoine Duret, qui fut également maire de Vernaison, en devint propriétaire au plus tard en 1822, date à laquelle l'indiennerie figure clairement sur le cadastre Napoléonien.1 L'entreprise est mentionnée sous son nom, ou simplement "Duret", dans divers annuaires commerciaux jusqu'en 1846, et l'Almanach-Bottin du commerce la signale encore en 1855.1
La vie de cette manufacture était animée par une main-d'œuvre spécialisée. Des archives mentionnent des employés tels que Rose Augnel, "picoteuse", et François Louis Liodet, "ouvrier à la manufacture d'indienne" en 1788.1 En 1791, Daniel Vincent, originaire de Genève, y travaillait comme imprimeur d'indienne.1 En 1826, le père du futur littérateur Eugène Muller y exerçait la profession de dessinateur.1 Une certaine rivalité entre les ouvriers de Vernaison et ceux d'une autre indiennerie proche, à Yvours, est même rapportée à la fin du XVIIIe siècle.1
L'existence de cette fabrique d'indiennes à Vernaison, avec ses liens économiques et techniques avec Genève, illustre l'intégration de la commune dans des réseaux de savoir-faire et de commerce qui dépassaient les frontières locales.1 La nature de sa production, des toiles imprimées, la rendait sensible aux fluctuations de la mode et aux conjonctures économiques, comme en témoigne la période d'inactivité signalée en 1806.1 La disparition progressive de cette activité textile, dont la dernière mention remonte à 1855 1, a sans aucun doute laissé un vide économique et social à Vernaison. Le rapport du Conseil d'hygiène de 1858, lors de l'examen de la demande de création de la verrerie, soulignait que l'usine d'impression sur tissus "occupait bien des bras" et que sa fermeture, conjuguée au déclin de la batellerie, avait "déshérité la population". Dans ce contexte, la perspective de la fondation d'un "vaste établissement industriel" nouveau était perçue comme une opportunité de "faire revivre l'activité qui s'est éteinte".1
Le tableau suivant synthétise cette période pré-verrerie :
III. La genèse de la verrerie de Vernaison (1858-1859) : l'initiative de François Coron
C'est dans ce contexte de mutations industrielles et de recherche de nouvelles dynamiques économiques que François Coron, un maître verrier expérimenté, projeta d'établir une verrerie à Vernaison.
A. François Coron : portrait d'un maître verrier ambitieux
Le parcours de François Coron avant son arrivée à Vernaison témoigne d'une solide expérience dans l'industrie du verre. Il avait notamment été employé chez M. Ninquerier à Rive-de-Gier, un autre centre verrier important de la région.1 Vers 1848, il prit en location un four à bouteilles situé à Givors, entre la gare d'eau et le Gier. Ce four avait été créé vers 1837 par Michel Lobre 1 et était resté inoccupé après le décès de ce dernier vers 1843. François Coron exploita cette installation jusqu'à la fin de son bail en 1856.1 Cette expérience à Givors, au cœur d'un bassin verrier dynamique 2, lui a vraisemblablement conféré non seulement les compétences techniques et managériales indispensables, mais aussi une connaissance approfondie du marché et potentiellement les ressources financières pour envisager un projet d'une envergure bien plus considérable à Vernaison. La décision de créer "un nouveau four à bouteilles de douze creusets, le plus grand des fours à bouteilles qui aient existé dans le Lyonnais" à cette époque 1 révèle une ambition et une confiance nourries par ce parcours antérieur.
B. Un projet débattu : de la contestation à l'approbation (1858-1859)
L'établissement d'une verrerie, classée parmi les industries potentiellement dangereuses et insalubres, ne se fit pas sans heurts. Lorsque François Coron sollicita l'autorisation administrative, son projet suscita un débat animé au sein de la commune et des instances départementales.1
La principale opposition émana de M. Abel, un propriétaire dont l'habitation se trouvait à proximité immédiate du terrain choisi par Coron. Initialement, seuls quelques mètres et une rue séparaient sa maison du site projeté, une distance portée ensuite à une trentaine ou quarantaine de mètres après que Coron eut modifié ses plans initiaux suite à des représentations.1 Les craintes exprimées par les opposants étaient multiples : la fumée abondante et les poussières de houille émises par les fours, la chaleur rayonnante, les risques d'incendie, le bruit incessant lié au travail de jour comme de nuit, l'arrivée d'une "population ouvrière étrangère à la commune" et ses "habitudes", et enfin, la dépréciation des propriétés avoisinantes.1
Face à ces réticences, le projet de Coron reçut des soutiens de poids. Le Conseil municipal de Vernaison appuya "vivement la demande", et les communes environnantes y donnèrent leur assentiment ou restèrent indifférentes.1 Les arguments en faveur de l'implantation de la verrerie étaient d'ordre économique et social. On mettait en avant la nécessité de créer des emplois pour une population "déshéritée" par la disparition de l'indiennerie et le déclin de la batellerie, activités qui avaient longtemps constitué les principales sources de revenus. L'établissement d'un "vaste établissement industriel" était perçu comme un moyen de "faire revivre l'activité qui s'est éteinte" et d'offrir des débouchés aux produits de l'agriculture locale.1
Le processus décisionnel fut complexe et illustre les tensions de l'époque. Le Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département du Rhône fut saisi. Dans leur rapport du 11 mars 1858, les commissaires (MM. Tabarcau, Lecoq et BINEAU) reconnurent la pertinence des arguments économiques et prirent acte des engagements de M. Coron pour minimiser les nuisances : utilisation de fer pour les toitures afin de prévenir les incendies, et construction de fours selon un "nouveau système" avec cheminées d'appel, voire un perfectionnement annoncé.1 Malgré ces considérations et après avoir visité d'autres verreries pour comparer les anciens et nouveaux systèmes, la majorité de la commission, "vu la proximité entre l'établissement projeté et la propriété de l'un des opposants", proposa de ne pas agréer la demande.1
En conséquence, le 20 avril 1858, le Préfet du Rhône refusa l'autorisation d'installation.1 François Coron, soutenu activement par le maire de Vernaison pour qui ce projet revêtait un caractère d'"utilité publique", ne renonça pas et porta l'affaire devant le Conseil d'État.1 Cette haute instance administrative, par un arrêt du 26 novembre 1858 (ou 16 décembre 1858 selon une autre mention 1), annula la décision préfectorale et autorisa M. Coron à construire sa verrerie.1 Cette autorisation était toutefois assortie de conditions techniques précises visant à "prévenir les dangers du feu et les inconvénients de la fumée", notamment l'établissement d'une cheminée de 35 mètres pour les deux grands fours, de cheminées de 15 mètres pour les petits fours à recuire, et l'utilisation de charpentes en fer pour les halles.1
L'affaire revint devant le Conseil d'hygiène pour définir les modalités d'application. Dans un nouveau rapport daté du 16 mars 1859, la commission (MM. A. GLÉNARD, Lecoq, Tisserant), tout en réitérant ses regrets quant à la proximité de l'usine avec la propriété de M. Abel qu'elle considérait comme "cruellement sacrifié", reconnut que la décision du Conseil d'État avait tranché la question des distances et que sa mission se limitait désormais à s'assurer de la mise en œuvre des engagements de Coron.1 Finalement, le 30 mars 1859, le Préfet du Rhône prit un arrêté conforme, autorisant la construction de la verrerie, qui était d'ailleurs déjà en cours.1
Ce processus laborieux d'autorisation met en lumière une tension caractéristique du XIXe siècle industriel. D'un côté, les impératifs de développement économique et la création d'emplois, ardemment souhaités par les autorités locales confrontées à des mutations économiques. De l'autre, l'émergence de préoccupations relatives à la salubrité publique, à la qualité de vie des riverains et à la protection de la propriété privée face aux nuisances industrielles. L'arbitrage final par le Conseil d'État, qui semble avoir pesé des "considérations d'un autre ordre, plus générales, plus élevées" 1 que celles du Conseil d'hygiène local, suggère une priorisation de l'intérêt industriel à une échelle plus large, tout en tentant d'encadrer les externalités négatives par des prescriptions techniques. Cette affaire illustre la complexité de la gouvernance des "établissements dangereux, insalubres ou incommodes" à une époque où l'industrialisation transformait profondément les territoires et les sociétés.
IV. L'ère Coron : premier essor et enjeux (1859-1869)
Une fois l'autorisation obtenue, la Verrerie Coron put prendre son essor, marquant une nouvelle phase industrielle pour Vernaison.
A. Démarrage et caractéristiques de la production
L'installation de François Coron était ambitieuse : un four à bouteilles doté de douze creusets, décrit par Pierre Pelletier comme "le plus grand des fours à bouteilles qui aient existé dans le Lyonnais" à cette période.1 La production principale était, logiquement, axée sur les bouteilles.1 Bien que les détails spécifiques des types de bouteilles produites sous l'ère Coron soient peu documentés dans le matériel source, la mention ultérieure de "dames-jeannes, bombonnes, etc." pour la Société Anonyme des Verreries de Vernaison en 1891 1 suggère que la gamme de produits était probablement déjà diversifiée dans les contenants en verre dès les débuts.
Concernant la main-d'œuvre, le recensement de 1861 indique que M. Coron et sa famille étaient aux commandes de l'entreprise. De nombreux verriers résidaient alors à Vernaison. Cependant, une analyse plus fine révèle que certains d'entre eux étaient qualifiés de "verriers d'occasion", à l'image de Jean Pierre Escoffier, âgé de 28 ans, qui était également cultivateur.1 Cette particularité, ainsi que l'absence notée de membres de grandes familles verrières traditionnelles d'origine germanique ou lorraine à cette époque, pourrait indiquer une stratégie de François Coron pour maîtriser ses coûts de main-d'œuvre en n'engageant pas exclusivement des verriers confirmés, réputés plus onéreux. Il est également possible que cette nouvelle verrerie, implantée dans une localité sans tradition verrière aussi ancrée que Givors ou Rive-de-Gier, ait éprouvé des difficultés à attirer d'emblée des artisans hautement qualifiés et déjà établis, ou qu'elle ait misé sur une formation sur place d'une partie de son personnel.1
B. Incidents et fin d'une époque
La vie d'une verrerie au XIXe siècle n'était pas exempte de dangers ni de tensions. Un accident mortel, survenu quelques jours avant le 8 janvier 1862 dans l'enceinte de la verrerie de Vernaison, fut rapporté dans les colonnes du Salut Public.1 Cet événement tragique rappelle les risques professionnels considérables auxquels étaient exposés les travailleurs du verre, confrontés à la chaleur intense des fours, à la manipulation de matériaux lourds et aux dangers inhérents aux processus de fabrication.
Outre les accidents, des tensions sociales pouvaient également survenir. Un article du 22 mars 1869 relate le sabotage de la Verrerie Coron par un individu nommé Thomas Caraise, âgé de 54 ans.1 Bien que les motifs de cet acte ne soient pas détaillés, il témoigne de conflits potentiels, qu'ils soient internes à l'entreprise ou d'origine externe.
Cette première phase d'exploitation sous la direction de son fondateur prit fin avec le décès de François Coron, le 10 novembre 1869, à Vernaison.1 Sa disparition ouvrit une période d'incertitude et de conflits pour l'avenir de l'entreprise qu'il avait créée.
V. Une succession agitée : conflits familiaux et ventes multiples (1869-1872)
Le décès de François Coron en novembre 1869 plongea la verrerie dans une tourmente successorale qui allait durer près de trois ans, marquée par des litiges familiaux acrimonieux et une série de ventes aux enchères aux rebondissements multiples.
A. Les héritiers en conflit ouvert
La succession de François Coron mit aux prises plusieurs membres de sa famille. D'un côté, sa veuve, Mme Marie Gazanchon. De l'autre, ses enfants et leurs conjoints, notamment sa fille Théodore-Antoinette, dite "Francine" Coron, et l'époux de celle-ci, Benoît dit Henry Dejoux ; ainsi que son autre fille, Claire-Marguerite Coron, qui épousa François-Louis Mille en mars 1870, et une fille encore mineure, Françoise-Marie Coron, pour laquelle un tuteur ad hoc (M. Gabriel Condamin) et un subrogé-tuteur (M. Antoine Privas) furent désignés.1
C'est la veuve Coron qui initia la première tentative de vente de la verrerie par licitation.1 Cependant, les désaccords sur la liquidation de la succession et de la communauté de biens ayant existé entre François Coron et son épouse conduisirent rapidement à des procédures judiciaires complexes. Notamment, le couple Dejoux-Coron engagea des poursuites pour exproprier la veuve Coron, avant que cette procédure ne soit convertie en vente volontaire par le tribunal civil de Lyon.1 Cette instabilité juridique et ces manœuvres financières eurent un impact considérable sur la valeur et la gestion de l'entreprise.
B. La verrerie aux enchères : une saga judiciaire en quatre actes
La bataille pour le contrôle de la verrerie se déroula principalement lors de quatre ventes aux enchères successives, dont le détail illustre l'intensité des conflits :
- Première Vente (prévue le 12 février 1870, reportée au 19 février 1870) : À la requête de Mme Marie Gazanchon, veuve Coron, l'ensemble des biens (maison de maître, logements ouvriers, halle de verrerie, matériel, embranchement ferroviaire, etc.) fut mis en vente. La mise à prix initiale de 150 000 francs fut ramenée à 130 000 francs.1 Les sources disponibles ne précisent pas l'issue de cette première adjudication, mais les événements ultérieurs indiquent qu'elle ne régla pas la question successorale.
- Deuxième Vente (30 septembre 1871) : La verrerie fut cette fois "saisie au préjudice de Mme Marie Gazanchon" et remise en vente. La mise à prix fut considérablement abaissée à 80 000 francs.1 Cette vente eut lieu à la requête du couple Déjoux-Coron. C'est lors de cette adjudication que M. François-Louis Mille, gendre de la veuve Coron et époux de Claire-Marguerite Coron, se porta acquéreur pour un montant qui peut être estimé à 145 000 francs, sur la base de la surenchère qui suivit.1
- Troisième Vente (9 décembre 1871) : Le couple Dejoux-Coron, manifestement déterminé à ne pas laisser la verrerie à M. Mille, exerça son droit de surenchère du sixième sur le prix d'adjudication (ajoutant un sixième au montant, soit environ 24 167 francs). La nouvelle mise à prix fut donc fixée à 169 167 francs.1 Lors de cette troisième adjudication, ce furent les sieurs Dejoux et un associé de Rive-de-Gier, Pierre Gonnet, qui remportèrent l'enchère pour la somme de 169 200 francs, soit à peine plus que leur propre surenchère.1
- Quatrième Vente (17 février 1872) : L'aventure tourna court pour Dejoux et Gonnet. Incapables de "payer dans les vingt jours de la vente les frais de poursuite taxés, la remise proportionnelle et les droits d'enregistrement" comme l'exigeait le cahier des charges, ils firent l'objet d'une procédure de "folle enchère".1 La verrerie fut donc remise en vente une quatrième fois, avec une mise à prix spectaculairement réduite à 20 000 francs.1 Bien que le résultat formel de cette ultime vente ne soit pas explicitement donné, il est "très probable que M. Mille ait été le seul enchérisseur, en tous cas le seul véritablement déterminé" et qu'il ait ainsi pu acquérir la verrerie à un prix qu'on imagine raisonnable, mettant un terme à ce "duel" acharné entre les gendres de François Coron.1
Cette saga judiciaire eut des conséquences collatérales notables. Pierre Gonnet, l'associé de Dejoux, fut totalement ruiné par cette affaire. Il avait quitté son poste de comptable principal de la Compagnie Générale des Verreries de la Loire et du Rhône pour s'investir dans l'achat de la verrerie de Vernaison. Bien qu'il ait retrouvé son poste par la suite, sa situation financière était si dégradée qu'il finit par détourner 130 000 francs de la caisse de son employeur.1 Quant au couple Dejoux-Coron, il semble que cette affaire ait également pesé sur leur union, une séparation de corps et de biens étant prononcée en 1875.1
La succession de péripéties judiciaires et financières autour de la verrerie Coron illustre de manière saisissante comment les dynamiques familiales et les stratégies patrimoniales peuvent profondément affecter la destinée d'une entreprise industrielle, parfois indépendamment de sa viabilité économique intrinsèque. La chute vertigineuse des mises à prix, passant de 150 000 francs à seulement 20 000 francs en l'espace de deux ans, témoigne de l'incertitude générée par ces litiges et de la dévalorisation d'un actif industriel pourtant significatif, pris en otage par les conflits entre héritiers.
VI. La verrerie sous François Louis Mille : renouveau et modernisation (1872-c. 1885)
Après une période de troubles et d'incertitudes juridiques, l'acquisition de la verrerie par François Louis, dit Francisque, Mille et son épouse Claire Marguerite Coron en 1872 marqua le début d'une nouvelle ère pour l'établissement.
A. Un nouveau départ marqué par les défis (1872)
L'état dans lequel François Louis Mille reprit l'entreprise témoignait des ravages de la crise successorale. En 1872, M. Mille est qualifié de "rentier" dans le recensement et le couple réside dans la Grande Rue, et non sur le site même de la verrerie.1 Plus frappant encore, le document précise : "On ne trouve absolument aucun ouvrier verrier en 1872 à Vernaison".1 Même Pierre Beluze, qui était verrier en 1866, était redevenu cultivateur en 1872.1 Cette absence totale de main-d'œuvre spécialisée suggère une interruption complète de la production durant les années de litiges. Les ouvriers, probablement non payés ou sans perspectives claires, avaient dû quitter Vernaison ou se reconvertir dans d'autres activités. La bataille juridique pour la succession avait donc eu un impact direct et sévère sur la capacité productive de l'usine.
B. Le "nouvel âge d'or" (1873-1881) : reconstruction et stabilité
Malgré ces conditions initiales difficiles, François Louis Mille parvint à relancer l'activité. Dès 1873, les registres d'état civil de Vernaison attestent du retour ou de l'installation de familles d'ouvriers verriers. Des naissances d'enfants de verriers, tels Auguste Boiron (fils de Julien Boiron, ouvrier verrier) et Émile Fèvre (fils d'Eugène Fèvre, ouvrier tamiseur à la Verrerie), ainsi que le mariage de Jean Marie François Duriaud, ouvrier verrier, sont enregistrés cette année-là.1 Les années suivantes confirment cette reprise avec d'autres naissances (Marie Torgue, Pierre Marie Teissier, Aimé Desgrand, Charlotte Pierrette Mély, fille d'un forgeron à la verrerie) et mariages au sein de la communauté verrière.1 La présence d'ouvriers tamiseurs et de forgerons travaillant spécifiquement pour la verrerie est également notée.1
Cette période, qualifiée de "nouvel âge d'or", fut également marquée par l'implication de François Louis Mille dans la vie publique locale. Il exerça les fonctions de maire de Vernaison de novembre 1870 à 1871, puis de nouveau de 1874 (au moins à partir de mars) jusqu'en 1876.1 Son statut de notable et son rôle politique ont pu jouer un rôle non négligeable dans la restauration de la confiance autour de l'entreprise et faciliter les démarches nécessaires à sa relance. La capacité de M. Mille à attirer à nouveau une main-d'œuvre spécialisée et à remettre en route les fours témoigne d'investissements financiers conséquents et d'une vision entrepreneuriale renouvelée.
C. Les impératifs de modernisation et les contraintes réglementaires (1885)
Vers le milieu des années 1880, François Louis Mille, conscient des évolutions technologiques dans l'industrie verrière, chercha à moderniser son outil de production. Le 3 février 1885, il adressa une requête au ministre du commerce afin d'obtenir l'abrogation de la clause de l'arrêt du Conseil d'État de 1858 relative à la hauteur des cheminées de sa verrerie. Son intention était de transformer ses fours à fusion en adoptant des systèmes plus modernes, tels que le système Siemens ou le système Bouchu de Cognac, ou d'autres technologies promettant une meilleure utilisation de la chaleur perdue. Selon M. Mille, ces nouveaux systèmes, en supprimant la fumée, rendraient les hautes cheminées non seulement inutiles mais potentiellement incompatibles avec les nouvelles installations.1 Il argüait également que ses concurrents de Givors, Saint-Étienne, Rive-de-Gier et Lyon n'étaient pas soumis à des contraintes aussi strictes, ce qui nuisait à sa compétitivité face à l'industrie étrangère.1
La demande de M. Mille fut examinée par le Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département du Rhône. Dans son rapport du 3 mars 1885, M. J. Raulin, le rapporteur, reconnut que la démarche de M. Mille était "très digne d'intérêt" et qu'il était souhaitable de lui faciliter l'amélioration de son industrie.1 Cependant, plusieurs objections furent soulevées. D'abord, l'arrêt du Conseil d'État de 1858, motivé par l'intervention des voisins, conservait force de loi. Ensuite, la demande de M. Mille manquait de précision : il n'était pas encore fixé sur le système à adopter, et l'affirmation selon laquelle tous les fours modernes étaient "fumivores" était jugée optimiste, M. Mille confondant "chaleur perdue et la fumée".1 Enfin, la législation en vigueur classait les verreries parmi les établissements insalubres et donnait à l'administration un droit d'examen sur les installations projetées.1
En conséquence, le Conseil d'hygiène émit un avis défavorable à la demande de M. Mille telle qu'elle était formulée. Il fut estimé que l'autorisation illimitée qu'il sollicitait pourrait être appliquée d'une manière contraire à l'esprit de l'arrêt de 1858 et que les précautions exigées par la législation actuelle pourraient ne pas être observées. M. Mille fut donc invité à présenter une nouvelle requête, plus précise, accompagnée d'un projet définitif et de plans détaillés, afin que l'administration puisse examiner la proposition et imposer, si nécessaire, des mesures de sûreté pour garantir la sécurité de l'usine et offrir aux voisins des garanties équivalentes à celles édictées en 1858.1
Cette tentative de modernisation illustre bien la course à l'innovation technologique qui caractérisait l'industrie verrière de l'époque, indispensable pour maintenir sa compétitivité. Elle révèle aussi la tension persistante entre les industriels désireux d'adopter de nouveaux procédés, souvent présentés comme plus "propres" ou efficaces, et la prudence des autorités administratives, soucieuses de faire respecter les cadres réglementaires existants et de prévenir les impacts environnementaux et sanitaires, même face à des promesses d'amélioration technologique.
VII. Le déclin et la fin d'une aventure industrielle (1886-c. 1896)
Malgré le renouveau insufflé par François Louis Mille et ses tentatives de modernisation, la Verrerie de Vernaison entra dans une phase de déclin structurel à partir de la fin des années 1880, qui devait mener à sa fermeture définitive moins d'une décennie plus tard.
A. Les premiers signes de difficulté (1886-1890)
Le recensement de 1886 laissait déjà entrevoir un ralentissement de l'activité. Si quelques verriers, dont M. Mille lui-même et sa famille, étaient encore présents à Vernaison, d'autres figures comme Pierre Beluze, verrier vingt ans auparavant, étaient retournées à l'agriculture. Le document source note qu'"il est probable que la verrerie vivait ses derniers moments".1 Cette observation est corroborée par l'historien de la verrerie Pierre Pelletier, qui indique que l'usine ne fonctionnait plus en 1887.1
Ces difficultés croissantes aboutirent à une première tentative de cession de l'entreprise. Un article paru dans Le Progrès du 8 février 1890 annonçait la mise en vente de l'usine, avec une mise à prix de 130 000 Francs. La description des biens mis en vente mentionnait des atouts importants tels que l'embranchement sur la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée (P.L.M.), un passage voûté sous la voie ferrée permettant la communication avec le Rhône, une carrière de sable et un terrain d'alluvion sur la rive droite du fleuve, cultivé en oseraie (probablement pour la fabrication des paniers de dames-jeannes) et connu sous le nom d'"île Mille".1 Cette mise en vente signalait clairement que M. Mille cherchait à se désengager, sans doute en raison d'une rentabilité déclinante ou de perspectives économiques assombries pour le site de Vernaison.
B. Stratégies de survie et restructurations (1891-1892)
Face à ces difficultés, différentes stratégies furent mises en œuvre pour tenter de pérenniser l'activité verrière à Vernaison, passant par des transformations juridiques et des fusions.
1. Société Anonyme des Verreries de Vernaison (1891)
Une première tentative de restructuration intervint avec la création, le 7 octobre 1891 à Paris, de la "Société Anonyme des Verreries de Vernaison". Le siège social fut établi à Paris (3 place Wagram), tandis que l'usine restait à Vernaison. Le capital social fut fixé à 1 million de Francs, divisé en 2000 actions de 500 Francs chacune. Le couple Mille se réserva une part prépondérante du capital, avec 1900 actions. La société avait pour objet la production de "bouteilles de toutes qualités, dames-jeannes, bonbonnes, etc.".1 Cette transformation en société anonyme peut être interprétée comme une manœuvre de François Louis Mille pour, potentiellement, lever des capitaux frais, moderniser la structure juridique de son entreprise afin d'attirer des investisseurs, ou encore pour faciliter une future transmission ou vente grâce à une structure actionnariale. Le fait que le couple Mille conserve la quasi-totalité des actions suggère une volonté de maintenir le contrôle à ce stade, tout en préparant le terrain à d'éventuels partenariats.
2. Fusion : Société Anonyme des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône (1892)
L'année suivante, une opération de plus grande envergure fut menée. Initialement, une "Société des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône" avait été constituée par quatre administrateurs, dont M. Mille. Toutefois, il est précisé que la Verrerie de Vernaison ne faisait pas partie de cette société à sa création et conservait, dans un premier temps, sa propre raison sociale de "Société Anonyme des Verreries de Vernaison".1
Rapidement cependant, une fusion s'opéra. Le capital de la Société Anonyme des Verreries de Vernaison fut porté de 1 million à 1,5 million de francs. Cette augmentation de capital résultait de l'apport fait par Messieurs Jacquet, Julliard et Micol, qui exploitaient des usines à Rive-de-Gier. Ces derniers apportèrent deux verreries situées à Rive-de-Gier : l'usine dite "de la Berthelasse" (quartier de la Pomme, trois fours à fusion continue) et l'usine dite "Jalabert" (un four), toutes deux issues de l'acquisition d'un lot lors de la dissolution de la Compagnie Générale des Verreries de la Loire et du Rhône. En échange de cet apport, MM. Jacquet, Julliard et Micol obtinrent 1000 actions de 500 francs de la Société des Verreries de Vernaison. La raison sociale de la nouvelle entité ainsi formée devint "Société Anonyme des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône", et son siège administratif fut établi à Rive-de-Gier. Les statuts modifiés furent déposés en avril 1892.1
Cette fusion-absorption, où la structure de Vernaison servit de véhicule juridique pour intégrer les actifs de Rive-de-Gier avant un changement de nom et de siège, représentait une stratégie de concentration industrielle. Dans un marché verrier régional et national de plus en plus concurrentiel, la création d'une entité de plus grande taille visait sans doute à réaliser des économies d'échelle, à rationaliser la production et à renforcer la position commerciale. Cependant, le transfert du siège administratif à Rive-de-Gier signalait un déplacement du centre de décision, susceptible de marginaliser à terme le site de Vernaison, d'autant plus que ce dernier connaissait déjà des difficultés. De plus, des informations ultérieures révélées par le journal La Lanterne indiquent que la verrerie de Vernaison apportée par M. Mille était grevée d'une hypothèque de 54 000 francs, une dette qu'il se serait engagé à honorer mais ne l'aurait pas fait, ajoutant une complexité financière à la nouvelle structure.1
C. L'Inéluctable fermeture (1894-c. 1896)
La constitution de la Société Anonyme des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône ne parvint pas à enrayer le déclin du site de Vernaison, ni même à assurer la pérennité de l'ensemble fusionné.
Les difficultés financières persistèrent. L'hypothèque grevant la verrerie de Vernaison et non apurée par M. Mille 1 a pu exacerber les tensions au sein de la nouvelle société. Dès 1894, soit à peine deux ans après la fusion, la vente par licitation des actifs de Vernaison fut annoncée. Cette vente, prévue pour le 17 mars 1894, était diligentée à la requête de MM. Gustave Jacquet, Louis Julliard et François Micol – les associés de Rive-de-Gier – en présence de M. François-Louis Mille, qui résidait alors à Lyon.1 Les biens étaient divisés en deux lots : le premier comprenait la propriété avec maison d'habitation, logements d'ouvriers, cour, jardin, terre, vigne, pré, etc., avec une mise à prix de 30 000 francs ; le second consistait en un tènement d'immeubles comprenant la halle de verreries, les magasins, l'embranchement sur la voie ferrée P.L.M. et une "gare d'eau" en communication avec le Rhône, également avec une mise à prix de 30 000 francs.1
Le premier lot, à vocation résidentielle et foncière, trouva preneur en la personne de M. Marion.1 En revanche, le second lot, c'est-à-dire la verrerie elle-même et ses dépendances industrielles, ne fut pas adjugé. Il fut remis en vente le samedi 26 mai 1894, avec une mise à prix drastiquement réduite à 10 000 francs.1 Le fait que les associés de Rive-de-Gier aient initié cette vente et la difficulté à céder l'outil de production, même à un prix dérisoire, confirment que la verrerie de Vernaison n'était plus considérée comme économiquement viable. Comme le note le document source, "l'usine ne vaut plus grand-chose".1
Parallèlement à ces événements, M. François Louis Mille se retira des affaires. Sa "retraite de M. Mille, directeur de verrerie" est mentionnée en 1894 dans un article concernant la Verrerie coopérative de Rive-de-Gier.1 Ce désengagement coïncide avec la liquidation des actifs de Vernaison.
La "Société des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône" elle-même ne survécut pas longtemps. Elle fut mise en état de liquidation judiciaire le 20 juillet 1896. L'exploitation des usines (probablement celles de Rive-de-Gier, le site de Vernaison étant déjà en cours de démantèlement) continua au nom et pour le compte des créanciers jusqu'au 20 novembre 1896, date à laquelle l'usine (vraisemblablement celle de la Berthelasse à Rive-de-Gier) fut définitivement fermée.1
Il est donc très probable que la Verrerie de Vernaison ait cessé toute activité avant la liquidation officielle de la société mère, M. Mille ayant mis fin à l'exploitation de son établissement en 1894 ou au plus tard en 1895.1 La démolition des bâtiments de la verrerie par M. Marion, l'acquéreur probable du second lot lors de la vente de mai 1894, aurait eu lieu courant 1894 ou 1895.1
La fin de la Verrerie de Vernaison apparaît ainsi comme le résultat d'une conjonction de facteurs : des difficultés financières individuelles de ses propriétaires successifs, notamment les dettes de M. Mille qui ont pu compliquer la fusion ; l'échec d'une stratégie de concentration industrielle, la fusion de 1892 n'ayant pas réussi à créer un ensemble viable sur le long terme ; l'obsolescence probable de l'outil de production de Vernaison face à des centres verriers plus importants et peut-être plus modernes comme ceux de Rive-de-Gier ; et plus globalement, un marché du verre en pleine restructuration à la fin du XIXe siècle. La liquidation de la société faîtière n'a fait que sceller le sort des sites les moins rentables ou les plus endettés, parmi lesquels figurait Vernaison.
VIII. L'héritage industriel et mémoriel de la verrerie
Bien que l'aventure de la Verrerie de Vernaison se soit achevée avant le tournant du XXe siècle, son existence a laissé des traces sur le territoire et dans la mémoire locale.
A. Le site post-verrerie : nouvelles vocations
Le terrain occupé par l'ancienne verrerie ne resta pas longtemps une friche industrielle. M. Jean Baptiste Marion, qui avait acquis le lot résidentiel en mars 1894 1 et qui fut très probablement l'acquéreur du site industriel lui-même en mai 1894 1, était un "grand industriel lyonnais" et un "fabricant de soieries bien connu". Également maire de Vernaison de 1904 à 1919 1, il est plausible qu'il ait réutilisé le site ou profité de ses infrastructures, notamment l'accès privilégié au Rhône via la "gare d'eau" et l'embranchement ferroviaire, pour y développer une nouvelle activité de soierie.1
Plus tard, au XXe siècle, une autre industrie s'implanta sur ou à proximité du site. En 1919, la "Chocolaterie Fine et Confiserie du Rhône" y établit son usine "modèle". Cette entreprise fabriqua des chocolats à Vernaison, avec des marques telles que "Melhor" et le "Véritable Malakoff", et son activité perdura jusque dans les années 1960, la fermeture intervenant en 1967.1 Cette succession d'activités témoigne de l'attractivité continue du site de Vernaison pour des implantations industrielles, même si les secteurs d'activité évoluèrent.
B. Le devenir des familles impliquées
Les destins personnels des principaux acteurs de la verrerie se poursuivirent après sa fermeture, souvent marqués par les conséquences des péripéties financières ou familiales liées à l'entreprise.
Pour la famille Dejoux-Coron, les difficultés financières liées à la tentative d'acquisition de la verrerie et la ruine de l'associé Pierre Gonnet 1 furent suivies d'une séparation de corps et de biens entre Benoît "Henry" Dejoux et son épouse Théodore-Antoinette "Francine" Coron en 1875. M. Dejoux, alors ex-marchand de vins, aurait abandonné sa famille en octobre 1874.1 Mme veuve Dejoux, née Francine Coron, décéda le 16 janvier 1908.1
Quant à la famille Mille-Coron, François Louis Mille, le dernier propriétaire exploitant de la verrerie, décéda le 23 mars 1913 à Lyon ; il exerçait alors la profession de comptable, une situation qui contraste avec son statut antérieur de maître-verrier et de maire.1 Son épouse, Claire-Marguerite Coron, s'éteignit le 22 juin 1917.1 Ces trajectoires individuelles soulignent combien les aléas d'une entreprise industrielle pouvaient impacter durablement la vie de ceux qui y étaient liés.
C. Traces et souvenir : l'empreinte de la verrerie
Bien que les bâtiments de la verrerie aient été démolis à la fin du XIXe siècle 1, son passage a laissé quelques traces, matérielles ou mémorielles. L'existence de "l'île Mille", ce terrain d'alluvion sur la rive droite du Rhône utilisé pour la culture d'osier et l'extraction de sable, accessible par un passage voûté sous la voie ferrée, est une trace toponymique directe, même si cette île a elle-même disparu suite à la canalisation du Rhône et au comblement de la lône adjacente.1
Plus fondamentalement, la verrerie a façonné le tissu social et économique de Vernaison pendant près de quarante ans. Elle fut un employeur important, attirant et fixant une main-d'œuvre spécialisée et des familles de verriers, comme en témoignent les nombreux actes d'état civil (naissances, mariages, décès) impliquant des ouvriers verriers durant ses périodes d'activité.1 Son infrastructure logistique, notamment son embranchement ferroviaire direct sur la ligne P.L.M. et sa "gare d'eau" sur le Rhône 1, souligne son intégration dans les réseaux économiques et de transport de l'époque. Sa fermeture a sans doute représenté une perte économique et sociale significative pour la commune, avant que d'autres industries, comme la soierie de M. Marion puis la chocolaterie, ne viennent prendre le relais et écrire de nouvelles pages de l'histoire industrielle de Vernaison.
IX. Conclusion
L'histoire de la Verrerie de Vernaison, de sa fondation par l'ambitieux François Coron en 1859 à sa disparition définitive vers 1896, est une chronique riche d'enseignements. Elle débute sur les fondations d'un passé industriel déjà dense, marqué par la meunerie et l'impression sur étoffes. La création de la verrerie fut un acte entrepreneurial audacieux, non exempt de contestations, mais soutenu par une vision de développement économique local. L'ère Coron connut un premier essor, mais fut aussi marquée par les risques inhérents à l'industrie et s'acheva par le décès du fondateur.
S'ensuivit une période de crise successorale aiguë, où les conflits familiaux et les manœuvres juridico-financières mirent l'entreprise à rude épreuve, illustrant la fragilité des structures industrielles face aux aléas personnels. La reprise par François Louis Mille permit un renouveau et une phase de modernisation, témoignant d'une résilience et d'une capacité d'adaptation. Cependant, les défis de la compétitivité, les contraintes réglementaires et les dynamiques de concentration du secteur verrier eurent raison de l'établissement. Son intégration dans des ensembles plus vastes, comme la Société Anonyme des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône, ne fut qu'un sursis avant la liquidation finale des actifs de Vernaison et la fermeture.
La Verrerie de Vernaison, bien que de taille plus modeste que les grands centres verriers de Rive-de-Gier ou de Givors auxquels son histoire fut souvent liée, incarne les dynamiques complexes de l'industrialisation au XIXe siècle. Elle reflète l'esprit d'entreprise, la quête d'innovations techniques, l'importance cruciale des réseaux familiaux et financiers, mais aussi la vulnérabilité face aux crises économiques, aux mutations technologiques et aux processus de restructuration industrielle. Son histoire souligne l'importance capitale des sources documentaires – archives publiques, presse d'époque, registres d'état civil, et études notariales, telles que compilées et analysées dans le document fondamental qui a servi de base à cette étude 1 – pour reconstituer ces micro-histoires industrielles. Ces dernières, loin d'être anecdotiques, se révèlent souvent être des miroirs fidèles des grandes tendances économiques, sociales et technologiques de leur temps.
X. Sources principales
La présente étude s'appuie en premier lieu sur le document suivant :
- Histoire de la Verrerie de Vernaison (1859-vers 1896).pdf.1 Ce document constitue la source primaire majeure pour cet article, intégrant lui-même de nombreuses références à des archives et publications d'époque.
Les ouvrages et sources cités dans ce document de base et/ou consultés pour enrichissement contextuel incluent notamment :
- Ouvrages et Études Historiques :
- Bourdin, Claudius. Petite Histoire de Vernaison. 1
- Vignon, Louis. Charly-Vernaison en Lyonnais. 4, 1774-1789. 1
- Pelletier, Pierre. Verre et verriers de Lyon et du Lyonnais. 1
- Clouzot, Henri. Histoire de la manufacture de Jouy et de la toile imprimée en France. Paris et Bruxelles, Les Editions G. Van Oest, 1928. 1
- Sources Institutionnelles et Juridiques 1 :
- Jurisprudence du Conseil d'État. 1
- Compte-rendu des travaux du Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département du Rhône. 1
- Archives départementales du Rhône (pour recensements, état civil, actes notariés). 1
- Presse d'Époque 1 :
- Le Salut Public (Lyon). 1
- Le Progrès (Lyon). 1
- Almanach du commerce de Paris, Annuaire général du commerce, Almanach-Bottin du commerce. 1
- Paris-Capital : journal financier. 1
- La Lanterne. 1
- Archives Commerciales de la France. 1
- Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire. 1
- Autres sources Web (pour contextualisation) :
- Gallica (Bibliothèque nationale de France). 10
- Patrimoine Auvergne-Rhône-Alpes. 3
- Sites municipaux (Ville de Vernaison, Ville de Givors, Ville de Rive-de-Gier). 2
- Wikipedia, Geneawiki (pour informations biographiques ou contextuelles générales). 7
Une bibliographie plus exhaustive et formellement structurée serait nécessaire pour une publication académique, distinguant clairement les sources primaires (archives, presse d'époque) des sources secondaires (ouvrages d'historiens, études spécialisées).
Sources des citations
- Histoire de la Verrerie de Vernaison (1859-vers 1896).pdf, par Arnaud Balandras (2025).
- Givors, place forte de la Révolution industrielle, consulté le mai 22, 2025,
https://givors.fr/culture/histoire-et-patrimoine/givors-place-forte-de-la-revolution-industrielle/?format=pdf
- Verrerie de Rive de Gier actuellement verrerie Duralex - Inventaire Général du Patrimoine Culturel, consulté le mai 22, 2025,
https://patrimoine.auvergnerhonealpes.fr/dossier/pdf/8deec39f-cfe0-4710-be4b-d02e3e7489b7/verrerie-de-rive-de-gier-actuellement-verrerie-duralex.pdf?vignette=Aucune
- Verrerie de Rive de Gier actuellement verrerie Duralex - Inventaire Général du Patrimoine Culturel - Région Auvergne-Rhône-Alpes, consulté le mai 22, 2025,
https://patrimoine.auvergnerhonealpes.fr/dossier/IA42001267
- Givors (Rhône-métropole de Lyon) : cheminée de l'ancienne verrerie VMC puis BSN-Glasspack | Ministère de la Culture, consulté le mai 22, 2025,
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- Mongeville - Wikipédia, consulté le mai 22, 2025,
https://fr.wikipedia.org/wiki/Mongeville