Noms et raisons sociales au fil du temps
- Verrerie du VivierNom d'UsagePériode : 1709-1952
Histoire
La verrerie de Folembray représente l'une des aventures industrielles les plus remarquables de l'histoire française du verre, s'étendant sur près de deux siècles et demi d'activité continue. Fondée en 1709 dans un petit village de l'Aisne, cette manufacture a traversé les révolutions techniques, les transformations sociales et les bouleversements politiques pour devenir l'une des plus anciennes verreries à bouteilles de France. Son histoire illustre parfaitement l'évolution de l'industrie verrière française, de l'artisanat traditionnel à la mécanisation industrielle, en passant par cette période charnière des années 1870-1880 qui marqua une transformation profonde des méthodes de production.
Les Origines d'une Entreprise Visionnaire (1709-1740)
La Fondation par Gaspard Thévenot
Le 31 janvier 1709, Philippe d'Orléans accorde à Gaspard Thévenot, bourgeois de Paris, l'autorisation d'établir une verrerie au lieu-dit "le Vivier" à Folembray110. Cette concession royale permet à Thévenot de "fabriquer des bouteilles et carafons de verre seulement à la manière d'Angleterre, à l'exclusion de tous autres"10. Le choix de cet emplacement n'est pas fortuit : situé en bordure de la chaussée Brunehaut, cette voie romaine qui reliait Soissons à Saint-Quentin, le site bénéficie d'un accès privilégié aux voies de communication tout en disposant des ressources naturelles indispensables - eau de l'étang du Vivier, sable du sous-sol et bois de la forêt de Coucy110.
Gaspard Thévenot, déjà propriétaire d'une ferme au hameau du Vivier, avait observé avec intérêt la création d'une première verrerie dans les ruines du château royal de Folembray en 17001. Cette première manufacture, établie par Michel Bégon le jeune, Jean-Baptiste Secrétain de la Pommeraye et Nicolas de Channevelle, se spécialisait dans la production de cristaux et lustres16. Thévenot choisit judicieusement de se concentrer sur un créneau différent mais en pleine expansion : la bouteille "à la manière d'Angleterre"16.
L'Innovation de la "Thévenotte"
Vers 1720, la verrerie de Thévenot développe un modèle de bouteille qui porte son nom : la "thévenotte"16. Cette innovation représente l'un des premiers exemples de standardisation dans l'industrie verrière française. La thévenotte se caractérise par sa forme trapue, son verre noir foncé et sa solidité remarquable16. Son succès est tel qu'elle devient rapidement la référence sur le marché parisien. Comme l'écrit Brayer en 1824, "on ne servait plus à Paris que de thévenottes"16.
Cette bouteille révolutionnaire trouve son débouché principal dans l'industrie naissante du champagne. L'amélioration des vins en cave et la découverte de la fabrication du vin mousseux de Champagne vers 1690 exigent des récipients particulièrement solides10. La thévenotte répond parfaitement à ces exigences techniques tout en offrant une forme standardisée qui facilite le transport et le stockage.
L'Âge d'Or Commercial (1740-1870)
Les Propriétaires Successifs et l'Expansion
Après la mort de Gaspard Thévenot en 1729, la verrerie connaît une succession de propriétaires qui développent progressivement l'activité1. Guillaume Péret (ou Fèret) rachète l'entreprise et s'associe avec le sieur de Saint-Mars en 17301. Cette période voit l'extension rapide de la manufacture qui se place "de prime abord parmi les meilleures verreries à bouteilles"1.
En 1763, Michel Saint Martin de Valcourt, gendre de Saint-Mars et porte-manteau de la Reine, rachète la verrerie pour 110 000 Livres1. Cette acquisition marque l'entrée de la noblesse dans le capital de l'entreprise, témoignant de la rentabilité et du prestige acquis par cette industrie. Louis XIV et son ministre Colbert "ne craignaient pas d'anoblir les verriers habiles et subventionnaient leurs usines"1.
L'Ère des Barons de Poilly (1814-1863)
En 1814, Charles François Ferdinand baron de Poilly devient propriétaire de la verrerie royale de Folembray en épousant Marie Julie Pipelet de Montizeaux, fille du maître verrier précédent16. Cette période correspond à l'âge d'or commercial de l'entreprise. Le baron de Poilly fait construire en 1817 le château du Vivier sur les bords de l'étang, symbole de la prospérité de l'industrie verrière6.
Sous sa direction, la verrerie développe une clientèle prestigieuse. Les archives révèlent que de 1813 à environ 1863, la verrerie de Folembray était un fournisseur régulier de la Maison Veuve Clicquot1. Cette collaboration illustre parfaitement l'excellence technique atteinte par les verriers de Folembray dans la fabrication des bouteilles champenoises.
La Révolution Technique des Années 1870-1880
Le Défi de la Modernisation
Les années 1870-1880 marquent une période charnière dans l'histoire de la verrerie de Folembray, représentative des transformations profondes que connaît l'ensemble de l'industrie verrière française. Cette décennie voit s'affronter tradition artisanale et innovation industrielle, dans un contexte de concurrence accrue et d'évolution des marchés.
Jusqu'en 1880, le soufflage des bouteilles "à la bouche" demeure la méthode de fabrication dominante5. Cette technique millénaire exige un savoir-faire exceptionnel et un apprentissage de sept à huit ans pour former un maître souffleur8. À Folembray, comme dans toutes les verreries françaises, les équipes de production s'organisent autour de quatre postes spécialisés : le "gamin" qui cueille le verre dans le four, le "grand garçon" qui donne une première forme, le souffleur qui réalise le façonnage final, et le porteur qui transporte les bouteilles vers l'arche de recuisson12.
Les Conditions de Travail et la Main-d'Œuvre
La décennie 1870-1880 révèle la dure réalité du travail verrier à Folembray. Les registres d'état civil de cette période montrent la diversité géographique exceptionnelle des ouvriers verriers5. Entre 1840 et 1880, les souffleurs de bouteilles qui travaillent dans les fournaises folembraises proviennent d'horizons très divers : Jean Marie Gobet de La Machine dans la Nièvre, Jean Baptiste Roizot de Perreuil en Saône-et-Loire, Melchior Rua de Saint Léger des Vignes dans la Nièvre, ou encore Pierre Selle de Marseille5.
Cette mobilité géographique témoigne de l'organisation particulière de la profession verrière. Les verriers sont de "éternels voyageurs, toujours par monts et par vaux"5. Ils suivent les campagnes annuelles, terminant leur saison à Folembray avant de repartir vers leur région d'origine ou vers d'autres verreries. Cette tradition nomade explique l'excellence technique maintenue : chaque verrier apporte avec lui les innovations et techniques découvertes ailleurs.
Les Innovations Techniques Précurseurs
À partir de 1874, la verrerie de Folembray expérimente de nouveaux procédés de soufflage par pompe à air, anticipant les transformations à venir12. Cependant, ces premiers essais ne donnent pas entière satisfaction : "la bouteille y perdait en solidité ce qu'elle pouvait gagner en régularité de forme et de contenu"12. Cette observation révèle la tension fondamentale de cette période : concilier productivité accrue et maintien de la qualité qui fait la réputation des bouteilles champenoises.
L'adoption des fours à bassins entre 1887 et 1892 représente une révolution majeure dans l'organisation du travail12. Ces nouveaux fours, qui remplacent les fours à creusets traditionnels, permettent d'accroître considérablement la production qui atteint 7 millions de bouteilles par an, mais nécessitent aussi l'emploi de davantage d'ouvriers : 450 en 1910 contre 250 en 186612.
La Production et les Débouchés dans les Années 1870-1880
Durant cette période cruciale, la verrerie de Folembray maintient une production remarquable. En 1862, huit fours produisent de 25 à 30 000 bouteilles par jour et occupent environ 600 ouvriers6. Cette capacité de production place Folembray parmi les plus importantes verreries françaises de l'époque.
Les débouchés demeurent principalement orientés vers l'industrie champenoise. La correspondance entre la Veuve Clicquot et diverses verreries révèle les exigences techniques croissantes de cette clientèle prestigieuse7. Madame Clicquot elle-même contribue à l'amélioration des bouteilles champenoises en conseillant les maîtres verriers sur la forme et la solidité des contenants7. Ses lettres aux verreries de Folembray témoignent de cette collaboration étroite : "Il y a nécessité absolue de combiner forme de l'épaulement et répartition du verre si l'on veut obtenir, pour une contenance de 82 à 83 cl, la solidité exigée"7.
L'Entrée dans l'Ère Industrielle (1880-1920)
La Mécanisation Progressive
À partir de 1880, la mécanisation progressive transforme radicalement l'industrie verrière5. La machine semi-automatique inventée par Claude Boucher révolutionne la production de bouteilles8. Cette innovation permet à une équipe de trois ouvriers de produire 1 300 bouteilles d'excellente qualité en 8 heures, contre seulement 500 avec la technique traditionnelle du soufflage à la canne8.
En 1902, les verreries du Groupement des Verreries Champenoises, dont fait partie Folembray aux côtés d'Anor, Hirson, Cormontreuil et Vauxrot, se portent acquéreurs du brevet de la première machine semi-automatique Boucher2. Cette acquisition collective témoigne de la nécessité pour les verreries traditionnelles de s'adapter aux nouvelles technologies sous peine de disparaître.
Les Défis Sociaux et Techniques
La mécanisation soulève des résistances importantes parmi les ouvriers verriers traditionnels. Plusieurs grèves générales éclatent dans les verreries à bouteilles en 1894 et 1895, les souffleurs craignant la disparition de leur métier8. Ces mouvements sociaux illustrent les tensions de cette période de transition entre artisanat et industrie.
Cependant, la machine semi-automatique présente des limites importantes : "elle ne peut être utilisée pour la fabrication des bouteilles contenant des vins mousseux (Saumur, Champagne), qui exigent une plus grande solidité"8. Cette contrainte technique permet aux verreries spécialisées comme Folembray de maintenir leur avantage concurrentiel dans le segment haut de gamme des bouteilles champenoises.
Le Déclin et la Destruction (1900-1918)
Les Dernières Années d'Activité
Au début du XXe siècle, la verrerie de Folembray maintient son activité mais fait face à une concurrence accrue. Le Groupement des Verreries Champenoises tente de coordonner les actions pour réduire les "velléités syndicales" et se répartir les parts de marché2. En 1900, les membres du Groupement tiennent un stand commun à l'Exposition Universelle de Paris et y reçoivent leur distinction dans l'unité2.
Entre 1810 et les premières années du XXe siècle, la verrerie diversifie occasionnellement sa production en fabriquant des cloches de jardin1. Cette diversification témoigne de la capacité d'adaptation de l'entreprise aux évolutions du marché.
La Catastrophe de 1918
La Première Guerre mondiale met brutalement fin à cette longue histoire industrielle. En 1918, le village de Folembray et sa verrerie sont entièrement rasés par les Allemands611. Cette destruction marque la fin de plus de deux siècles d'activité verrière continue. Les Allemands utilisent les installations de la verrerie "pour réparer leurs canons et tout leur matériel de guerre" avant de tout détruire lors de leur retraite11.
L'Héritage et la Renaissance
La Reconstruction et la Reprise
Après l'armistice, les efforts de reconstruction commencent immédiatement. Les archives mentionnent "le retour des administrateurs de la verrerie et la reprise de la fabrication"11. Cependant, l'industrie verrière française a profondément évolué pendant la guerre, et la reconstruction de Folembray s'inscrit dans un contexte industriel transformé.
La verrerie reprend ses activités jusqu'en 1952, date de sa fermeture définitive1. Cette longévité exceptionnelle - 243 ans d'activité avec l'interruption de la guerre - fait de Folembray "la plus ancienne des verreries à bouteilles de France"1.
La Mémoire Industrielle
L'héritage de la verrerie de Folembray dépasse largement le cadre local. La "thévenotte" survit dans la forme moderne de la bouteille de bénédictine, perpétuant ainsi la mémoire de l'innovation de Gaspard Thévenot16. Cette continuité formelle illustre l'influence durable des innovations techniques du XVIIIe siècle sur les productions contemporaines.
Aujourd'hui, le café "La Thévenotte" à Folembray perpétue la mémoire de cette aventure industrielle3. Les vestiges de l'ancien château et les traces de l'activité verrière rappellent aux habitants et aux visiteurs l'importance économique et sociale qu'a représentée cette industrie pendant plus de deux siècles.
Conclusion
L'histoire de la verrerie de Folembray constitue un témoignage exceptionnel de l'évolution de l'industrie française du verre. De l'innovation de la "thévenotte" au XVIIIe siècle aux défis de la mécanisation des années 1870-1880, cette entreprise a su s'adapter aux transformations techniques et commerciales de son époque. Les années 1870-1880, particulièrement cruciales, illustrent parfaitement les tensions entre tradition artisanale et modernisation industrielle qui caractérisent cette période charnière.
Cette aventure humaine et industrielle témoigne de la capacité d'adaptation des entrepreneurs français face aux évolutions technologiques. Elle révèle aussi l'importance des savoir-faire régionaux dans le développement de l'industrie nationale. La longévité exceptionnelle de la verrerie de Folembray - interrompue seulement par la tragédie de 1918 - démontre la pertinence des choix stratégiques de ses fondateurs et la qualité du travail de ses artisans verriers.
L'héritage de Folembray dépasse le cadre strictement industriel pour s'inscrire dans l'histoire sociale et culturelle française. Cette verrerie a contribué à façonner l'identité d'un territoire, à former des générations d'artisans et à participer au rayonnement international des produits français de qualité. Son histoire rappelle que l'excellence industrielle repose autant sur l'innovation technique que sur la transmission des savoir-faire et l'adaptation permanente aux évolutions du marché.
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Personnalités Clés
Gaspard Thévenot (1667 - 1729)
Verriers Associés
Jean Claude Haour (1852 - 1892)
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