Noms et raisons sociales au fil du temps
- Verrerie de CarmauxNom d'Usage
Le véritable nom de la verrerie est "Verrerie Sainte-Clotilde", pour la distinguer de l'ancienne verrerie de Carmaux fondée par Gabriel de Solages.
Histoire
Fondation et débuts sous les Solages
En 1752, le chevalier Gabriel de Solages, exploitant les mines de charbon du bassin carmausin, obtient un arrêt du Conseil du Roi pour établir une verrerie sur les terres de son château à Carmaux, dans le Tarn. Baptisée le 20 avril 1754 par le curé local, cette manufacture, alimentée par le charbon local, devient la première verrerie à bouteilles fonctionnant au charbon de terre en Languedoc. Spécialisée dans la production de « frontignanes » pour le vin du Languedoc et de « pintes de Paris », elle écoule ses bouteilles à Toulouse, Montauban, Bordeaux, et localement à Albi, Gaillac ou Rodez. De 1758 à 1849, la production annuelle reste modeste, en deçà de 500 000 bouteilles, avec une halle abritant deux fours à 8 pots chacun. Le site, intégré au Domaine de la Verrerie (400 hectares), est multifonctionnel, regroupant halles de production, logements ouvriers, ateliers de menuiserie, forge, et entrepôts pour sable et cendres.
Transition et essor sous Eugène Rességuier
En 1853, la verrerie est incorporée à l’Entreprise des Mines et de la Verrerie de Carmaux, dirigée par les Solages. En 1856, Eugène Rességuier, riche marchand toulousain, la loue, avant de l’acheter en 1862. Il fonde alors la Verrerie Sainte-Clotilde, stratégiquement située près de la gare reliant Carmaux à Albi (1857) et Toulouse (1864), facilitant l’exportation. Une nouvelle halle avec deux fours est construite en 1875, portant le total à quatre fours. En 1882, l’usine emploie 300 ouvriers et produit 21 000 bouteilles par jour. L’introduction d’un four Siemens en 1884 et l’adoption de fours à bassin à gaz permettent une production continue, malgré un verre parfois verdâtre. En 1890, la production atteint 80 000 bouteilles quotidiennes, et avec l’usine du Bousquet d’Orb (louée en 1891), elle culmine à 100 000 bouteilles par jour, soit 30 millions par an. La superficie de l’usine quadruple en 40 ans, reflétant cet essor industriel.
Conditions de travail et organisation
Les verriers de Carmaux forment une élite ouvrière, bénéficiant de salaires élevés, payés à la pièce selon le nombre de bouteilles produites, déduction faite des rebuts (bouteilles non conformes). Le tri des rebuts, effectué par d’anciens verriers de confiance, détermine le salaire, connu seulement 12 heures après la journée. Les équipes, composées d’un souffleur, d’un grand garçon et d’un gamin, sont solidaires, les gains et pertes étant partagés. Le travail est physiquement éprouvant : chaleur intense (fours à 1 300 °C), risques de brûlures, et horaires décalés (7h20 par jour). Cette solidarité renforce les syndicats, quasi obligatoires : un ouvrier non syndiqué risque l’exclusion par son équipe. Avec 10 000 verriers syndiqués sur 12 000 en France, les syndicats limitent la production (ex. 580-620 bouteilles par jour selon les usines) pour protéger les salaires, les excédents allant à la caisse syndicale. Les verriers, disposant de temps libre, fréquentent cafés et discutent politique, souvent influencés par des idées révolutionnaires.
Les grèves et luttes ouvrières
1883-1891 : Premiers mouvements
Le premier syndicat verrier, formé en 1883, est éphémère, faute de soutien local. En 1884, Rességuier modernise l’usine avec un four Siemens, accentuant la mécanisation, ce qui menace le statut des verriers. En 1887, il recrute des ouvriers de Montluçon, réputés pour leur savoir-faire mais aussi pour leurs idées révolutionnaires, provoquant une hausse des salaires pour les attirer. Un nouveau syndicat, formé en 1888 par ces Montluçonnais, est brisé par un arrêt de four et des licenciements. Reformé en 1890, il déclenche en 1891 une grève générale visant à uniformiser les salaires au niveau de Carmaux, les plus élevés de France. Cette grève, courtoise à Carmaux, permet à Rességuier d’écouler un stock de plusieurs millions de bouteilles, profitant de la crise du phylloxéra qui réduit la demande.
La grande grève
En 1895, une grève majeure éclate à la Verrerie Sainte-Clotilde, déclenchée par le licenciement de Marien Baudot, délégué syndical et conseiller municipal, pour absence injustifiée lors d’un congrès verrier. Le 31 juillet, le syndicat, fort de 300 membres, cesse le travail. Jean Jaurès, député de Carmaux, soutient les grévistes dès le 1er août. Face à l’intransigeance de Rességuier, qui décrète un lock-out le 7 août et refuse tout arbitrage, le conflit s’enlise. Avec un stock de 6 millions de bouteilles (4 mois de production) et une crise des exportations vers l’Amérique du Sud, Rességuier voit la grève comme une opportunité pour écouler ses stocks sans payer de salaires, voire réduire les salaires et supprimer le paiement des rebuts, unique à Carmaux. Il recrute des ouvriers à Rive-de-Gier et ailleurs, rallumant les fours en octobre avec l’appui du préfet. Les grévistes, divisés et mal conseillés par un comité de résistance influencé par Jaurès, échouent à empêcher l’embauche de “jaunes”. En novembre, la plupart demandent à être réintégrés, mais seuls certains le sont ; 22 sont licenciés.
Naissance de la Verrerie Ouvrière d’Albi
Face à l’impasse, les grévistes, soutenus par Jaurès, lancent l’idée d’une verrerie collective. Une souscription nationale, appuyée par La Dépêche et La Petite République, collecte 500 000 francs (5 000 actions de 100 francs), dont 100 000 francs d’une donatrice, Mme Dembourg. La Verrerie d’Albi, implantée près de la gare d’Albi pour éviter la concurrence directe de Rességuier, est construite par les ouvriers eux-mêmes et inaugurée le 25 octobre 1896. Propriété des syndicats et coopératives, elle vise à réemployer les grévistes licenciés. En 1931, elle devient une société coopérative ouvrière de production (SCOP), avant de passer sous le contrôle de Saint-Gobain (Verallia) en 1989.
Innovations techniques et impact économique
L’adoption des fours à bassin à gaz dans les années 1880 marque une révolution, permettant une production continue sans les arrêts nocturnes des fours à pots. Malgré le défaut du verre verdâtre, la productivité explose, passant de 200 000 bouteilles par an en 1850 à 30 millions en 1891. La connexion ferroviaire (1857-1864) facilite l’exportation vers les régions viticoles (Bordeaux, Toulouse). L’expansion de Rességuier inclut l’acquisition d’usines dans l’Hérault, la Gironde, Saumur et Cognac, consolidant un empire verrier. Le Domaine de la Verrerie, avec ses halles à deux fours en croix (similaires à Trinquetaille et Bousquet d’Orb), illustre une technologie standardisée, décrite dans l’Encyclopédie. Après 1856, le site originel est redessiné, les halles devenant une orangerie sous la Restauration.
Vie sociale et influence des Solages
Le Domaine de la Verrerie, couvrant 400 hectares au XVIIIe siècle, est le cœur de l’activité industrielle des Solages, une famille noble du Rouergue installée à Carmaux en 1724 par le mariage de François Paul de Solages avec Marie de Ciron. Le château, construit en 1755 et agrandi par Achille de Solages, brûle en 1895, symbole des tensions sociales. La verrerie emploie initialement une centaine d’ouvriers, dont des verriers qualifiés de Bohême, Saxe, et de la Grésigne. Les verriers, souvent étrangers, importent des idées révolutionnaires, contrastant avec les mineurs locaux, plus réservés. Leur influence culturelle (cafés, casinos, journaux radicaux) transforme Carmaux en un foyer socialiste, incarné par Jaurès.
Déclin et héritage
La Verrerie Sainte-Clotilde ferme en 1931, supplantée par la Verrerie Ouvrière d’Albi, qui prospère grâce à son modèle coopératif et à un contrat exclusif avec les Mines d’Albi. Le Domaine de la Verrerie, partiellement préservé, abrite aujourd’hui le Musée du Verre (fermé pour travaux jusqu’en 2026), qui retrace six siècles de tradition verrière dans le Tarn. Les fouilles archéologiques menées par HADÈS révèlent l’architecture des halles et l’innovation des fours à charbon. La Biennale des Verriers et le parc Cap’Découverte (sur l’ancienne mine à ciel ouvert) perpétuent l’héritage industriel et social de Carmaux, marqué par les luttes ouvrières et l’engagement de Jaurès.
Conclusion
La verrerie de Carmaux, née d’une ambition industrielle sous Gabriel de Solages, a évolué d’une manufacture locale à un acteur majeur sous Rességuier, avant de devenir un symbole de résistance ouvrière avec la grève de 1895 et la création de la Verrerie d’Albi. Entre innovations techniques, conditions de travail exigeantes et luttes sociales, elle incarne l’histoire industrielle et socialiste du Tarn, laissant un patrimoine archéologique et culturel vivant.
Personnalités Clés
Verriers Associés
Jean Claude Haour (1852 - 1892)
Galerie d'Images
Carmaux - Verrerie Sainte-Clotilde