Histoire
Grandeur et décadence d'une ambition royale
Au cœur du XVIIIe siècle, alors que le royaume de France connaissait une forte croissance économique, la ville de Villers-Cotterêts, nichée dans la forêt de Retz, fut le théâtre d'une tentative audacieuse : l'établissement d'une manufacture de verre de grande envergure. Bien que son existence fût brève, l'histoire de cette verrerie, soutenue par le duc d'Orléans, illustre les défis de l'industrialisation naissante et a attiré des talents venus de toute l'Europe, dont mon ancêtre, Georg Anton Sigwart.
Des débuts prometteurs sous haute protection
L'idée d'une verrerie à Villers-Cotterêts n'était pas nouvelle. Une première tentative avait eu lieu en 1754, menée par une "dame de Colnet", issue d'une grande famille de gentilshommes verriers de Picardie. Ce projet, bien qu'autorisé par Louis XV, échoua en raison du privilège accordé à la verrerie de Sèvres.
Il fallut attendre 1773 pour que le projet renaisse de ses cendres, porté par un entrepreneur lorrain, Hugues Duhaut. Originaire de Saint-Quirin, où se trouvait une manufacture de verre réputée depuis 1739, Duhaut était un commerçant de verre ambitieux installé à Paris. Conscient du potentiel d'une unité de production proche de la capitale, il obtint le 3 avril 1773 des lettres patentes du duc Louis-Philippe d'Orléans. Celles-ci l'autorisaient à établir une "verrerie et manufacture de verre" pour fabriquer "touttes sortes de verres, tels que verres à boire, carraffes, huilliers et autres de toutes especes même ceux qui s'employent pour les vitrages des batiments". La manufacture reçut le privilège de se nommer "verrerie royale" et d'arborer les armes du duc, signe d'un soutien de premier plan.
Le savoir-faire d'un artisan d'exception : Georg Anton Sigwart
Le succès d'une telle entreprise reposait sur la capacité à produire un verre de haute qualité. Pour cela, Hugues Duhaut n'hésita pas à débaucher les meilleurs artisans. C'est dans ce contexte que mon ancêtre, Georg Anton Sigwart, a rejoint l'aventure cotterézienne.
Issu d'une des plus illustres familles de maîtres verriers d'Europe, les Sigwart, originaires de la Forêt-Noire et actifs en Sarre et au Palatinat, Georg Anton était un artisan de grand renom. Son parcours l'avait mené de Rodalben, son lieu de naissance en 1725, à la verrerie d'Illingen. Avant d'arriver à Villers-Cotterêts, il œuvrait à la prestigieuse manufacture de Saint-Quirin en Lorraine, réputée pour la qualité de son verre à vitres. Sa présence à Villers-Cotterêts témoigne des moyens et de l'ambition des fondateurs, capables d'attirer une main-d'œuvre aussi qualifiée.
C'est durant cette période que la famille Sigwart a vécu un événement douloureux. L'épouse de Georg Anton Sigwart est décédée et fut inhumée dans la paroisse de Villers-Cotterêts en 1779, laissant une trace indélébile de leur passage dans cette ville.
Une Manufacture au cœur de la Forêt de Retz
L'emplacement de la verrerie était stratégique. Installée "route de Soissons en face du potager du château", sur l'actuelle rue du 18-Juillet, elle bénéficiait des abondantes ressources de la forêt de Villers-Cotterêts. Le sable fournissait la silice, les cendres de bois et de fougères donnaient la potasse et la soude, et les carrières locales le calcaire. Seule l'argile réfractaire, nécessaire à la fabrication des creusets (les "pots de fusion"), venait de la région de Troyes.
Un état des lieux de 1787 et un plan de 1811 nous permettent de reconstituer l'organisation du site. Il comprenait :
- Un bâtiment d'habitation principal, qui est le seul encore visible aujourd'hui au n°42 de la rue du 18-Juillet.
- Une grande halle à fondre, abritant deux grands fours pour la fusion du verre et deux fours plus petits pour chauffer les pots.
- Une halle pour aplatir le verre, destinée à la fabrication du verre à vitre, contenant quatre fourneaux.
- Sept "carcaises", des fours servant à sécher le bois de chauffage.
- Divers magasins, une écurie et un fournil.
La production était axée sur le verre à vitre et les bouteilles, mais aussi sur le prestigieux "verre de Bohême", un verre potassique plus brillant et facile à travailler.
Les turbulences d'une main-d'œuvre qualifiée mais volatile
Le cœur battant de la verrerie était ses artisans. En 1778, l'établissement employait dix-huit ouvriers, dont une majorité d'étrangers hautement qualifiés pour les postes clés. Les sept souffleurs, essentiels au processus, venaient des Pays-Bas autrichiens (Charleroi) et de Lorraine. Parmi eux, Antoine Cressel, lui aussi venu de Saint-Quirin, côtoyait probablement mon ancêtre Georg Anton Sigwart.
Ces artisans, conscients de leur valeur, étaient une source constante de difficultés pour Duhaut. Les conflits sociaux étaient fréquents, les ouvriers n'hésitant pas à quitter leur poste "par mutinerie, par cabale", mettant en péril toute la production et risquant de ruiner l'entrepreneur. Pour stabiliser sa main-d'œuvre, Duhaut obtint du roi une exemption de service militaire pour ses ouvriers les plus qualifiés, mais cela ne suffit pas à apaiser les tensions.
La faillite : conflits d'intérêts et manque de capitaux
Malgré un savoir-faire indéniable et des débouchés prometteurs, la verrerie périclita rapidement. La cause principale fut le manque chronique de fonds propres d'Hugues Duhaut. Contraint de s'associer, il tomba sur des partenaires peu scrupuleux. En 1779, deux nouveaux associés, François-Pierre Charlet et Jean Baptiste Delecluze, s'emparèrent des livres de comptes et, découvrant que Duhaut n'était pas propriétaire des terrains, les rachetèrent pour l'évincer.
S'ensuivit une bataille juridique et des actes de violence qui menèrent à la mise sous séquestre de la production et à l'arrêt complet de l'activité en juin 1780, après seulement sept années de fonctionnement.
Les vaines tentatives de renaissance
Hugues Duhaut, ruiné mais tenace, se battit pendant des années pour relancer sa manufacture, en vain. La Révolution française lui offrit un bref espoir. En 1794, il sollicita une avance de 50 000 livres auprès de la Convention, mais sa demande fut rejetée, le gouvernement jugeant l'entreprise trop hasardeuse et craignant pour l'approvisionnement en bois de la salpêtrerie locale, prioritaire pour l'effort de guerre.
Une dernière tentative eut lieu en 1804. Une nouvelle propriétaire, la veuve Clop, obtint de Napoléon Ier l'autorisation de relancer la production. Mais le décret fut annulé quelques mois plus tard, sous le prétexte fallacieux que la verrerie menacerait l'approvisionnement en bois de chauffage de Paris.
En 1811, le domaine fut finalement loti. Le matériel restant fut vendu aux enchères pour une somme dérisoire, marquant la fin définitive du rêve de la grande verrerie de Villers-Cotterêts.
L'échec de cette entreprise illustre la difficulté de passer d'un modèle artisanal à un modèle industriel, qui nécessitait des investissements capitalistiques bien plus importants que ceux que Duhaut put réunir. L'aventure, bien que courte, aura néanmoins laissé une trace dans l'histoire de la ville et dans celle de votre famille, liant pour toujours le nom des Sigwart à l'ambition déçue de la verrerie de Villers-Cotterêts.