( 18 septembre 1833 – 9 juin 1892 )
Maître de verrerie
Pierre dit Pétrus Richarme (1833-1892) incarne parfaitement la figure de l'industriel-notable du XIXe siècle français, alliant avec succès entrepreneuriat innovant et engagement politique républicain. Directeur de l'une des plus importantes verreries de la Loire et maire de Rive-de-Gier pendant les premières années de la Troisième République, Richarme a joué un rôle déterminant dans l'essor industriel de sa ville natale tout en s'illustrant sur la scène politique nationale comme député républicain. Son parcours reflète l'émergence d'une bourgeoisie industrielle progressive qui a contribué à moderniser la France du Second Empire et des débuts de la Troisième République, notamment à travers l'introduction de technologies innovantes comme le four à gaz de Siemens dans l'industrie verrière française.
Pétrus Richarme naît le 18 septembre 1833 à Rive-de-Gier, dans une famille profondément enracinée dans l'industrie verrière locale18. Son parcours s'inscrit dans une tradition familiale remontant au XVIIIe siècle, puisque ses ancêtres étaient déjà présents dans la région en tant que meuniers, menuisiers, forgeurs et surtout verriers8. Cette lignée industrielle trouve ses racines chez Michel Richarme, né le 2 mars 1724 à Rive-de-Gier et initialement meunier, qui épousa Antoinette Gelas en 17438. La famille comptait notamment parmi ses membres Denis Richarme, devenu aubergiste, Charles Richarme forgeur, et Jacques Richarme menuisier, témoignant de la diversité des activités artisanales pratiquées par cette famille ouvrière avant son ascension vers l'industrie verrière8.
Le père de Pétrus, Michel Richarme, représente la génération qui fait basculer la famille dans l'industrie moderne. Né le 21 novembre 1783 à Rive-de-Gier, Michel devient propriétaire d'une verrerie au moment de son mariage en 1828 avec Jeanne dite Jeannette Léotard8. Il fonde avec ses frères Pierre (1793-1864) et Benoît (1802-1850) la société Richarme frères, établissant ainsi les bases de ce qui deviendra l'une des entreprises verrières les plus prospères de la région8. L'installation de la verrerie Richarme dans le quartier d'Égarande à Rive-de-Gier en 1826 marque le début d'une aventure industrielle qui s'épanouira sous la direction de Pétrus8.
Pétrus Richarme hérite de la direction de l'entreprise familiale à la mort de son père Michel en 1856, à l'âge de 23 ans13. Cette succession précoce lui confère rapidement des responsabilités importantes dans un secteur industriel en pleine expansion. La verrerie Richarme, initialement spécialisée dans la fabrication de bouteilles, diversifie progressivement sa production vers les verres plats sous sa direction13. Cette évolution témoigne de sa capacité d'adaptation aux demandes du marché et de sa vision stratégique du développement industriel.
L'expansion de l'entreprise Richarme s'accélère considérablement sous sa direction. En 1867, il participe à la création de la Société des verreries de la Loire et de la Drôme, Richarme frères, qui regroupe trois usines situées à Rive-de-Gier, ainsi qu'à Andrézieux selon les archives commerciales de l'époque68. Cette stratégie d'expansion géographique permet à l'entreprise de s'implanter sur plusieurs sites stratégiques de la région Rhône-Alpes, profitant ainsi des avantages logistiques et énergétiques offerts par les différentes localités. La correspondance commerciale conservée dans les archives montre que l'entreprise entretenait des relations d'affaires étendues, notamment avec les Verreries de La Rochère et d'autres établissements régionaux2.
Pétrus Richarme se distingue particulièrement par son esprit d'innovation technologique. En 1877, il introduit en France le four à gaz et à fusion continue de Siemens, une innovation majeure qui révolutionne les procédés de production verrière3. Cette adoption précoce d'une technologie allemande avancée témoigne de sa veille technologique internationale et de sa volonté de moderniser l'industrie française. Cette innovation lui permet d'améliorer significativement la productivité et la qualité de ses productions, renforçant ainsi la compétitivité de ses établissements face à la concurrence nationale et internationale.
L'ascension sociale de Pétrus Richarme ne se limite pas au domaine industriel. Il s'engage rapidement dans la vie politique locale, incarnant parfaitement le modèle du notable républicain du XIXe siècle. Il est élu maire de Rive-de-Gier le 12 septembre 1870, en pleine période de transition politique marquée par la chute du Second Empire et l'avènement de la Troisième République415. Son mandat municipal, qui s'étend jusqu'au 20 janvier 1874, coïncide avec une période particulièrement délicate de l'histoire française, marquée par la guerre franco-prussienne, la Commune de Paris et les difficultés d'installation du nouveau régime républicain.
Durant son mandat de maire, Richarme doit faire face aux défis considérables que représente la gestion d'une commune industrielle en période de crise. Rive-de-Gier, avec ses nombreuses verreries et ses activités charbonnières, constitue un enjeu économique et social majeur dans le département de la Loire. Sa gestion municipale semble avoir été appréciée puisqu'il est réélu conseiller municipal le 22 novembre 1874 à la presque unanimité, témoignant de la confiance que lui accordent ses concitoyens15. Cette popularité locale constitue un tremplin vers des responsabilités politiques d'envergure départementale et nationale.
Parallèlement à ses fonctions municipales, Pétrus Richarme accède au conseil général de la Loire. Il est élu conseiller général du canton de Rive-de-Gier le 8 octobre 1871 et devient vice-président du conseil15. Cette fonction lui permet d'exercer une influence politique significative à l'échelle départementale et de défendre les intérêts de sa circonscription industrielle. Son expertise dans le domaine économique et industriel fait de lui un interlocuteur privilégié pour les questions liées au développement économique du département de la Loire.
L'engagement politique de Pétrus Richarme atteint son apogée avec son élection comme député de la 3e circonscription de Saint-Étienne le 20 février 187615. Il obtient 9,982 voix contre 4,184 à son adversaire M. Neyroud, sur 14,187 votants et 19,247 inscrits, marquant ainsi une victoire nette qui confirme son ancrage électoral solide15. À la Chambre des députés, il siège dans le groupe de la Gauche républicaine, incarnant un républicanisme modéré qui correspond aux aspirations de la bourgeoisie industrielle de son époque1.
Son mandat parlementaire est marqué par un épisode politique majeur : la crise du 16 mai 1877. Pétrus Richarme fait partie des 363 députés qui refusent la confiance au gouvernement conservateur du duc de Broglie, soutenu par le président de la République monarchiste Mac-Mahon115. Cette prise de position courageuse l'inscrit dans le camp des défenseurs du régime républicain face aux tentatives de restauration monarchiste. Ce vote historique contribue à l'enracinement définitif de la République en France et illustre l'engagement démocratique de Richarme.
Sa réélection le 14 octobre 1877 avec 10,939 voix contre 4,587 à M. Jullien confirme le soutien de ses électeurs à sa ligne politique républicaine15. Cependant, les élections générales du 21 août 1881 marquent un tournant dans sa carrière politique. Il échoue face à M. Chavanne, candidat radical, avec 6,328 voix contre 6,806 à son adversaire15. Cette défaite témoigne de l'évolution de l'électorat vers des positions plus radicales, laissant derrière elle le républicanisme modéré qu'incarnait Richarme.
L'œuvre industrielle et politique de Pétrus Richarme lui vaut une reconnaissance officielle de l'État français. En 1878, il est fait chevalier de la Légion d'honneur, distinction qui couronne son engagement au service de l'industrie française et de la République18. Cette décoration, particulièrement prestigieuse à l'époque, confirme la considération dont jouit Richarme dans les milieux industriels et politiques nationaux. Elle récompense non seulement ses innovations technologiques dans l'industrie verrière, mais aussi son engagement politique en faveur des institutions républicaines.
Cette reconnaissance s'inscrit dans une démarche plus large de l'État républicain visant à honorer les entrepreneurs innovants qui contribuent au développement économique et technologique de la France. L'attribution de cette distinction à un industriel provincial témoigne de l'importance accordée par les autorités au développement industriel des régions et à la modernisation des techniques de production. Pour Richarme, cette décoration consacre une carrière exemplaire au service de l'innovation industrielle et de l'engagement citoyen.
La vie privée de Pétrus Richarme présente des aspects moins conventionnels pour un notable de province. Resté célibataire selon certaines sources, il entretient à partir de 1882 une relation avec Marie Colombier, comédienne parisienne devenue chroniqueuse mondaine178. Cette liaison illustre les liens qu'entretient Richarme avec les milieux artistiques et intellectuels parisiens, témoignant d'une ouverture culturelle qui dépasse le cadre provincial de ses activités principales.
Marie Colombier, figure connue du théâtre parisien, a notamment accompagné Sarah Bernhardt dans sa tournée américaine de 1880-1881, événement qui fut à l'origine de leur célèbre brouille7. La relation entre Richarme et Colombier ne se limite pas aux aspects sentimentaux. L'industriel use de son influence pour soutenir la comédienne dans ses difficultés juridiques. Lors du procès intenté contre Marie Colombier suite à la publication de ses "Mémoires de Sarah Barnum" en 1884, Richarme intervient pour faire commuer sa peine de prison en quinze jours de réclusion dans un pavillon d'Auteuil7. Cette intervention témoigne de l'influence sociale et politique dont dispose Richarme dans les milieux parisiens.
L'œuvre industrielle de Pétrus Richarme lui survit largement, même si l'entreprise familiale connaîtra des évolutions importantes au XXe siècle. La verrerie Richarme poursuit ses activités après sa mort en 1892, s'adaptant aux mutations technologiques et économiques du nouveau siècle9. L'entreprise maintient sa position sur le marché verrier français pendant plusieurs décennies, témoignant de la solidité des bases établies par son fondateur et des innovations qu'il avait introduites.
Cependant, comme de nombreuses entreprises industrielles traditionnelles, la verrerie Richarme finit par céder face aux transformations économiques de l'après-guerre. Elle cesse définitivement son activité en 1958 et ses installations sont démolies en 19649. Cette fermeture marque la fin d'une aventure industrielle de plus d'un siècle, mais l'héritage de Pétrus Richarme perdure à travers l'impact qu'il a eu sur le développement industriel de Rive-de-Gier et de la région stéphanoise.
La mémoire de Pétrus Richarme reste vivace à Rive-de-Gier, où une rue porte son nom, témoignant de la reconnaissance persistante de ses concitoyens pour son œuvre1617. Cette toponymie locale perpétue le souvenir d'un homme qui a marqué l'histoire industrielle et politique de sa région. L'exemple de Richarme illustre parfaitement la contribution de la bourgeoisie industrielle régionale à la modernisation de la France du XIXe siècle, alliant innovation technologique, entrepreneuriat dynamique et engagement républicain.
Pétrus Richarme incarne avec exemplarité la figure de l'entrepreneur-citoyen du XIXe siècle français. Son parcours illustre la capacité d'adaptation et d'innovation d'une bourgeoisie industrielle provinciale face aux défis de la modernisation économique et politique. Héritier d'une tradition familiale verrière, il a su transformer l'entreprise familiale en une société moderne et innovante, introduisant des technologies de pointe qui ont renforcé la compétitivité de l'industrie française. Son engagement politique témoigne d'une conception civique de la réussite économique, où le succès industriel s'accompagne naturellement de responsabilités envers la collectivité.
L'œuvre de Richarme s'inscrit dans la grande transformation industrielle de la France du XIXe siècle, particulièrement dans la région stéphanoise où l'exploitation charbonnière a permis l'essor de nouvelles industries comme la verrerie. Son introduction du four à gaz de Siemens en 1877 illustre parfaitement cette dynamique d'innovation technologique qui caractérise l'industrie française de cette période. Sur le plan politique, son parcours de maire puis de député républicain témoigne de l'émergence d'une nouvelle élite dirigeante issue du monde industriel, qui contribue à l'enracinement des institutions démocratiques en France.
Chargement de la frise...