( 26 février 1857 – ? )
Directeur de verrerie
Auguste Dériard (1857-1924) représente une figure emblématique de la transition industrielle française de la fin du XIXe siècle, incarnant le passage d'une verrerie familiale traditionnelle vers une entreprise moderne confrontée aux défis sociaux et économiques de son époque. Neveu et successeur de Pétrus Richarme à la tête de la célèbre Verrerie Richarme de Rive-de-Gier, il dirigea l'une des plus importantes entreprises verrières du bassin de la Loire pendant une période cruciale marquée par de profonds bouleversements sociaux et techniques.
Auguste Dériard naquit le 26 février 1857, fils de Catherine Richarme, sœur aînée de Pétrus Richarme111. Cette filiation le plaçait au cœur d'une dynastie industrielle qui avait façonné le paysage verrier de la région stéphanoise depuis plusieurs décennies. La famille Richarme s'était établie dans l'industrie verrière dès 1826, lorsque trois frères avaient fondé leur entreprise dans le quartier d'Égarande à Rive-de-Gier212.
Pétrus Richarme, resté célibataire, avait naturellement désigné son neveu Auguste comme son successeur11. Cette transmission familiale s'inscrivait dans une tradition industrielle où les liens de parenté structuraient souvent la pérennité des entreprises. Lorsque Pétrus Richarme mourut le 9 juin 1892 à Paris, Auguste Dériard prit les rênes d'une entreprise qui était alors l'une des plus modernes de France, équipée des fours à gaz et à fusion continue de Siemens depuis 1877210.
En devenant gérant de l'entreprise, Auguste Dériard transforma la structure juridique de l'établissement, créant la "Société anonyme des verreries Richarme à Rive-de-Gier"11. Cette modernisation de la forme sociale témoignait de sa volonté d'adapter l'entreprise aux exigences économiques de l'époque. Il conserva parallèlement ses attaches intellectuelles lyonnaises, étant membre de la Société civile de l'Université catholique de Lyon1.
La verrerie Richarme occupait une position stratégique dans le paysage industriel régional. Spécialisée dans la fabrication de bouteilles, elle s'était diversifiée dans la production de verres plats et bénéficiait de l'innovation technique introduite par Pétrus Richarme210. L'entreprise employait une main-d'œuvre importante et constituait un acteur économique majeur de Rive-de-Gier, ville qui comptait alors une trentaine de verreries employant environ 1200 personnes10.
L'événement qui marqua le plus profondément les premières années de direction d'Auguste Dériard fut la grève exceptionnelle de 1894-1895. Cette mobilisation ouvrière, d'une ampleur et d'une durée remarquables, dura 317 jours et mobilisa 1100 ouvriers de l'établissement Richarme7. Pierre Vinay, ouvrier verrier et syndicaliste, conduisit ce mouvement social qui visait à obtenir la reconnaissance du syndicat par la direction7.
Cette grève s'inscrivait dans un contexte plus large de tensions sociales qui touchaient l'ensemble de l'industrie verrière française. Les ouvriers verriers étaient soumis à de multiples contributions financières pour soutenir les grèves dans d'autres secteurs, créant un climat de solidarité ouvrière mais aussi d'épuisement financier15. La violence de cette grève de 1894-1895 fut particulièrement marquante, notamment lors de l'expulsion des ouvriers logés par les patrons7.
Auguste Dériard dut faire face à cette mobilisation sans précédent avec fermeté. Les dirigeants syndicaux, dont Pierre Vinay, furent arrêtés et condamnés à trois mois de prison par le tribunal correctionnel de Saint-Étienne le 19 septembre 18947. Malgré l'aide apportée par des personnalités politiques comme Viviani, Jaurès et Sembat, et une solidarité financière internationale, les grévistes durent s'avouer vaincus en janvier 18957.
Parallèlement à ses responsabilités industrielles, Auguste Dériard maintint des liens étroits avec les milieux intellectuels lyonnais. Il apparaît dans les listes de membres de la Société Linnéenne de Lyon en 1895 et 1902, identifié comme ingénieur à Rive-de-Gier916. Cette appartenance témoignait de son attachement aux traditions scientifiques familiales, son père étant probablement apparenté à Auguste-Antoine Dériard (1796-1873), pharmacien lyonnais et membre fondateur de cette même société savante45.
Cette double identité, d'industriel et d'homme de science, illustrait le profil des dirigeants d'entreprise de l'époque, soucieux de maintenir des activités intellectuelles et de participer aux réseaux savants locaux. Sa présence régulière dans ces cercles témoignait également de son intégration dans l'élite économique et sociale de la région lyonnaise.
Sous la direction d'Auguste Dériard, la verrerie Richarme poursuivit son développement technologique et commercial. L'entreprise bénéficiait de l'héritage technique légué par Pétrus Richarme, notamment les innovations en matière de fours et de procédés de production210. La société dut cependant s'adapter aux transformations du marché verrier français, marqué par une concentration croissante et une mécanisation progressive des processus de fabrication.
L'entreprise survécut aux difficultés sociales des années 1890 et continua son activité bien au-delà de la disparition de son dirigeant en 1924. La verrerie Richarme ne cessera finalement son activité qu'en 1958, avant d'être démolie en 1964, marquant la fin d'une époque industrielle qui avait façonné l'identité de Rive-de-Gier pendant plus d'un siècle12.
Auguste Dériard incarna la figure du dirigeant industriel confronté aux mutations sociales et économiques de la fin du XIXe siècle. Sa gestion de la grande grève de 1894-1895 révéla les tensions profondes qui traversaient alors le monde ouvrier et patronal français. Son parcours illustre également la manière dont les dynasties industrielles familiales s'adaptaient aux nouveaux défis de leur époque, en modernisant leurs structures juridiques tout en préservant leurs ancrages locaux et leurs traditions intellectuelles. L'histoire de sa direction de la verrerie Richarme témoigne de la complexité des rapports sociaux dans l'industrie verrière française et de la capacité d'adaptation des entreprises familiales face aux transformations de leur environnement économique et social.
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